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25 avril 2014 5 25 /04 /avril /2014 15:32

Les dix dernières années, j’ai suivi attentivement la politique de la Russie, tant extérieure qu’intérieure. Et j’ai bien sûr suivi également les activités de nos dirigeants, Dmitri Anatolevitch Medvedev et Vladimir Vladimirovitch Poutine.

Beaucoup de lettres me parviennent dans lesquelles mes lecteurs me demandent ce qu’a fait Poutine pour notre pays. Il m’est impossible de donner à cette question des réponses individuelles, aussi ai-je décidé d’écrire cet article.

Je fixerais le début en Janvier 1999, alors que notre pays se trouvait pratiquement à la frontière du chaos, au bord de l’abîme, pourrait-on dire. Le 31 décembre, Boris Eltsine annonça son départ et nous fit la grande surprise, à nous mais surtout aux Américains, de nommer aux fonctions de Président Vladimir Vladimirovitch Poutine.

 V.V.Poutine se trouva à la tête d’un pays dont l’économie était en ruines, le pouvoir sous contrôle d’une oligarchie banquière, avec une armée qui n’en avait que le nom ; en fait l’armée ne se montra pas. C’était alors la guerre en Tchétchénie et là-bas que mouraient nos citoyens. Et c’est sous Boris Eltsine, pratiquement, que fut signé le décret qui proposait la partition de la Russie en petits Etats, comme l’Emirat du Caucase, la République de Sibérie, le Tatarstan, etc…, ce que Vladimir Poutine annulera. Le pays agonisait de façon évidente,  menacé à terme d’effondrement. En même temps, même dans l’arène de la politique extérieure, la Russie ne comptait plus pour personne, l’Occident nous considérait comme un pays du tiers monde privé de sa souveraineté.

Si la Russie contemporaine est encore vivante, c’est à Vladimir Poutine qu’elle le doit !

Malheureusement, beaucoup l’ont oublié et les jeunes, ceux qui sont nés au début des années quatre-vingt dix et plus tard, tout simplement n’en savent rien. Impossible que tous aient oublié les années quatre-vingt-dix. Tous par exemple connaissent 1998, quand le dollar est passé subitement  de six à vingt roubles ? Hausse de la criminalité, toutes les couvertures maffieuses possibles, banditisme dans le business, et puis, dans l’ordre :

 

1/ Ce qu’a fait Vladimir Vladimirovitch

En 1992, le régime de Boris Eltsine avait modifié la taxe d’exportation des produits pétroliers. Le 23 Janvier 1999, le gouvernement Primakov prit un arrêté la concernant. Cette taxe était liée aux dépenses de l’Etat au cours de l’opération et aux changements de prix sur le marché mondial. Sur l’exportation du pétrole au prix de 9,5 à 12,5 dollars le baril était perçue une taxe de 2,5 euros par tonne (de 5 euros au-dessus de 12,5 dollars). Ce qui ne taxait pas trop l’exportateur, mais rapportait tout de suite 14 milliards de roubles au budget en exercice.

En août 1999, Eltsine nomma Poutine Premier ministre et dès septembre le gouvernement Poutine fit monter la taxe à 5 euros la tonne, puis, à partir du 8 décembre, à 15 euros. Elle a un peu augmenté par la suite, et, actuellement, les exportateurs apportent à peu près la moitié du prix du pétrole exporté au budget national. De janvier à novembre 2007, la douane a transféré au budget fédéral 2,57 trillions de roubles. Pratiquement la moitié du budget russe, auquel il faut depuis peu ajouter 1 trillion supplémentaire. 130 milliards de roubles sont allés au Fonds de stabilisation pour Octobre seulement.

En résumé, le Produit Intérieur Brut de la Russie atteignait déjà, en 1999, 177 milliards de dollars, soit 1210 dollars par habitant. En 2010, en comparaison avec 1999, il avait été multiplié par 8,34 et se montait à 1477 milliards de dollars (soit 10400 dollars par habitant). La moyenne par habitant dans le monde est de 10725 dollars.

Fin Février 2011, les réserves d’or en Russie se montaient à 487 milliards de dollars (3ème place dans le monde), soit 38,6 fois plus qu’en 1999 (alors 12,6 milliards). Elles égalent aujourd’hui celles de toute l’Union Européenne.

 

2/Elévation du niveau de vie d’une quantité considérable de citoyens

On vit s’élever peu à peu non seulement les revenus budgétaires, mais aussi ceux des citoyens. Ce qui se traduisit en premier lieu par la construction de logements, une véritable explosion : « De janvier à septembre, 375900 appartements soit une surface totale de 34 millions de m², représentant 131,3% de la période correspondante de l’année précédente, alors que, de janvier à septembre 2006, la croissance des constructions avait été de 111,6 % par rapport à la période correspondante de 2005 ».

Dans certaines régions les rythmes de la construction ont plus que doublé : région de Iaroslavl – 229%, de Toula, 219%, de Mourmansk – 233,7%,  République Adigue – 207 %, Région de Kirov – 233%. Les usines de ciment russes ne peuvent suffire à la demande et doivent importer du ciment de Chine.  La croissance des revenus de la population entraîna celle de la demande de logements et par conséquent la montée des prix, et la montée des prix la rentabilité de la construction. D’énormes moyens sont utilisés dans la construction, d’où le boom actuel dans ce secteur.

La croissance des revenus de la population augmenta aussi la demande d’automobiles. Rien que depuis 2006, le marché de l’automobile s’est accru de 45%, pour atteindre 32 milliards de dollars. Actuellement, la Russie dépasse l’Espagne pour le volume des ventes de véhicules neufs, occupant la cinquième place en Europe, derrière l’Allemagne, la Grande Bretagne, l’Italie et la France. Tout laisse penser que ce marché automobile connaîtra encore dans les années qui viennent une croissance significative – de nouvelles usines se construisent et les anciennes continuent à fonctionner. Ceci du fait de l’accroissement de la demande, c’est à dire de l’augmentation des revenus de la population. C’est un élément objectif, conséquence de la politique économique de Poutine. Et quoi qu’en disent les critiques de Poutine, la croissance du bien-être du peuple est le paramètre le plus important pour juger une politique.

En 10 ans le budget concernant les dépenses sociales a augmenté de 30%. Les pensions étaient inférieures au minimum vital de 25% et en 90 n’ont pas été payées. Elles dépassent actuellement le minimum de 50%  et vont augmenter. Le salaire moyen en Russie en 2000 était de 2223 roubles, maintenant 19174. Le minimum vital a augmenté de 2 roubles…

 

3 / Poutine a nationalisé IOUKOS…

… sans toucher au business russe existant par la banqueroute ou le jeu des actions. Mais entièrement dans le cadre des lois, votées par un Parlement démocratique. Le Président n’a pas le droit d’utiliser d’autres moyens. Ce sont les manipulations fiscales de Ioukos qui ont entraîné une enquête menant à l’arrestation de Khodorkovski. Pratiquement toutes les grandes compagnies privées se livrent aux mêmes machinations et personne ne croit à ce prétexte. Je n’y crois pas moi-même. Mais je ne crois pas non plus à l’intérêt personnel de Poutine. Poutine a défendu l’Etat. La preuve en est la transmission des actifs de Ioukos à la compagnie nationalisée Rosneft.

Je pense que la confiscation aurait été la méthode la plus juste, mais… il y a des lois et Poutine est absolument obligé de les respecter. Il ne peut aller au-delà de ses pleins pouvoirs. On a utilisé la loi sur la banqueroute, prévoyant une vente aux enchères, le seul moyen de nationaliser les actifs de Ioukost étant de les racheter. Pour donner à cette vente aux enchères un aspect convaincant et informel, on y avait admis différentes compagnies, y compris étrangères. Mais pratiquement tout alla à Rosneft – pour plus de 20 milliards de dollars. Ceux qui restaient n’eurent qu des miettes. Le plus gros morceau revint aux Polonais – 1,49 milliard de dollars. Ajoutons qu’après l’emprisonnement de Khodorkovski, le montant des impôts collectés fut multiplié par 80.

 

4/ Il a su rembourser presque toute la dette de l’Etat

En 1999, le montant de a dette extérieure était de 138 milliards de dollars, soit 78% du PNB. En janvier 2010, elle avait été divisée par 3,4 et maintenant elle avoisine 40,7milliards, soit 2,75 % du PNB. En comparaison : la dette extérieure des USA est 343 fois celle de la Russie et se monte à plus de 14 trillions de dollars, soit presque 100% du PNB des USA ! Et celle de l’Egypte est presque égale à 30,6 milliards de dollars.

 

5/ Montant réel des revenus

De 2000 à 2011, les revenus réels de la Russie ont été multipliés par 2,6, les salaires par 3, les retraites par 3,5.

 

6/ Reconstruction des entreprises

Après la fin de l’URSS, pratiquement tout le complexe militaro-industriel fut détruit. On cessa de fabriquer dans les usines des sous-marins, des avions, et autre matériel de guerre, en même temps qu’on mettait allègrement le couteau sous la gorge aux entreprises qui existaient déjà. Plus de 200 grandes entreprises, instituts et usines disparurent ainsi. En 2013, Vladimir Poutine a su redonner vie à 180 usines et cette même année 140 navires, vedettes et sous-marins ont été mis à l’eau ; on produit actuellement un avion de chasse, le PAK FA T50, qui sera bientôt armé, des missiles, les Triomph C-400 et C-500.Tout ceci est indispensable pour rééquiper notre armée, pour être un Etat souverain.

 

POLITIQUE EXTERIEURE

Vladimir Poutine mène une politique extérieure « subtile et délicate », destinée à restaurer pleinement la souveraineté de la Russie. Nous avons ces derniers temps remporté une victoire dans la question syrienne, et nous voyons les pas en avant qui  en ont résulté. La situation en Ukraine nous a montré que Vladimir Poutine n’abandonne pas les siens et défend l’intérêt de la Russie et de notre peuple. L’organisation chez nous, à Sotchi, des Jeux Olympiques a joué un rôle positif à l’extérieur dans l’arène mondiale.

En 10 ans, Poutine a accru l’influence politique de la Russie dans le monde, entraînant une amélioration de son image dans l’arène politique mondiale. La Russie est aujourd’hui un pays indépendant et influent, qui agit dans son propre intérêt et non pour plaire à l’Occident. Poutine est devenu une autorité à l’Ouest et même dans le monde entier. Il a détourné la menace d’anéantissement et de destruction de la Russie, en la remettant sur les rails et en la sortant de dix ans d’oppression et de paupérisation du peuple russe à l’époque de Gorbatchev et de Eltsine. Et ceux qui suivent les nouvelles transmises par l’Occident constatent la position négative évidente de l’Occident par rapport à Poutine (on l’a récemment comparé au diable), tout ceci parce que Poutine s’oppose à ce système occidental momifié qui a essayé de détruire la Russie en la privant même de ses propres ressources naturelles.

Vladimir Poutine a su sauvegarder la Russie, malgré tous les efforts d’une administration d’occupation. Il a su former une opposition effective aux agresseurs et agir énergiquement pour que la Russie retrouve sa pleine souveraineté…

Personnellement, je m’enorgueilli d’être citoyen de ce grand pays qui porte le fier nom de RUSSIE !

Andrei Nikitine,   responsable pour les Russes de l'étranger de Russie notre Grande patrie 

http:/ruparis.ru 

Traduit par Janine Neboit-Mombet spécialement pour « Un autre son de cloche ! »

 

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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 13:21

      La Russie serait-elle passée maître dans l’art de cultiver le paradoxe ? C’est du moins ce qu’en pense l’Europe en général et la France en particulier.

      Qui douterait en effet que, malgré une méfiance affichée à l’encontre de tout ce qui vient de l’étranger, cet Etat-continent cherche à se faire une place, et non des moindres, dans le concert des autres nations.

      Depuis l’explosion de l’URSS et les crises successives que connut l’Occident, la Russie a décidé de tourner la page en faisant fi des idées libérales venues de l’Ouest et dont s’inspirèrent les théoriciens du socialisme et du marxisme. Ainsi, s’est-elle déterminée de façon autonome dans le choix de la voie à suivre pour définir son développement selon ses propres critères.

      Selon la presse européenne, l’inspiration d’une telle politique, à savoir la constitution d’un cartel avec la Chine, l’Inde, le Brésil et le monde musulman[1], serait à rechercher dans l’incompréhension de l’Occident et le tropisme asiatique des russes, manière, pour eux, de faire payer  ceux qu’ils tiennent pour responsable de l’ostracisme dont ils ont été l’objet.

      Par ailleurs, face aux modèles étatiques occidentaux, la Russie n’est, à l’évidence, pas en mesure de lutter tant qu’elle n’aura pas défini un modèle politique qui lui soit propre. La Russie a besoin de renouer avec son histoire pour définir son propre modèle ; pour l’heure, elle se limite à accuser l’Europe de s’être fourvoyée dans le rationalisme, le protestantisme, la philosophie, l’industrialisme, le système majoritaire, voire les différentes applications de la théorie du genre dans lesquelles l’église orthodoxe  voit « les germes de l’autodestruction des sociétés occidentales ».

      Malgré la puissance des moyens contemporains de communication et d’information, l’Occident demeure mal informé des réalités russes et, par ailleurs, a du mal à comprendre combien la Russie peut apparaître immuable face à la succession permanente des idées, des modes et des dirigeants occidentaux.

      De plus, les Russes n’ont jamais manifesté d’empressement pour négocier avec l’Europe car ils privilégient toujours le bilatéralisme diplomatique. En revanche, l’Occident se doit de reconnaître qu’il n’a jamais défini, sur ce point, une politique claire vis-à-vis de la Russie.

                  Et pourtant, les analystes occidentaux paraissent, pour nombre d’entre eux, persuadés que, si la Russie rencontre de réelles difficultés pour le développement de sa politique étrangère, elle jouit d’atouts permanents qui lui permettent, en renouant avec son histoire, d’authentiques perspectives géopolitiques.

LES ECUEILS SONT DIVERS

                        Plusieurs éléments internes et externes interfèrent dans la mise en œuvre de la diplomatie russe. Depuis la fin de l’URSS, la désinformation a changé de camp et la Russie doit faire désormais face à cette nouvelle guerre de l’information qui ne dit pas son nom. La presse occidentale, dans sa quasi-totalité, présente  d’emblée la Russie  comme un Etat hostile aux droits de l’homme, noyauté par ses Services secrets, aux prises avec un système économique de nature mafieuse, une justice aux ordres de la présidence, une église orthodoxe complice du système…

      Le président Poutine est volontiers présenté comme un dictateur sanguinaire, corrompu et « brutal » se situant au centre d’une oligarchie irresponsable et largement gangrénée.

      Devant une telle caricature du monde russe, l’Occident ne peut avoir qu’une attitude négative et pratiquer une politique de néo-endiguement. C’est bien évidemment le résultat auquel nous assistons de nos jours. Le problème des visas entre l’Union Européenne et la Russie en constitue une illustration.

      Cependant, l’observateur quelque peu objectif se doit d’être circonspect. Le tableau peu reluisant que dressent de la Russie de prétendus spécialistes après de furtives excursions à Moscou et Saint - Petersbourg,  ressortit plus de la propagande que de la simple information. Les nombreuses difficultés internes qu’ils mettent en exergue, dont la réalité reste d’ailleurs à démontrer, ne vise avant tout qu’à déformer toujours un peu plus un pays méritant qui s’efforce, au prix de sacrifices sans nombre, à effacer l’image de « puissance pauvre », pour reprendre les termes mêmes de Georges Sokoloff.

        La propriété privée resterait encore relativement bloquée par les traditions. La société ne serait pas mûre pour une véritable économie de marché. Elle est dominée par l’économie parallèle et les trafics d’autant qu’il n’existe pas de classe moyenne et que le renouvellement des élites ne serait pas terminé.

         La régression démographique entrainerait le dépeuplement rural et la démesure du territoire le rendrait difficile à contrôler. La baisse du produit national depuis 1991(qui remonte depuis 1999 grâce à l’énergie), la limitation de l’initiative privée au petit commerce et à l’artisanat et l’absence de produits compétitifs à l’étranger contribueraient à rendre impossible l’entretien de moyens de défense suffisants.

        Il est un fait que l’occidentalisation s’avère plus facile dans les villes que dans les campagnes et que les échanges touristiques et culturels demeurent toujours limités.

        Enfin, l’absence de partis organisés donnerait un caractère artificiel à la  vie politique. Cette attitude parfaitement négative de l’Occident complique les négociations dans les domaines énergétiques et affaiblit considérablement la coopération Russie – Union Européenne qui se réalise, non pas en fonction de valeurs communes mais d’intérêts communs, ce qui atrophie toute vision stratégique.

       Par ailleurs, la problématique, quant à l’avenir de la Sibérie, reste entière dès lors que les relations avec l’Europe et le Sud-Est asiatique ne sont pas suffisamment définies. De même qu’à l’occasion du départ d’Afghanistan des troupes de l’Otan, apparaissent des incertitudes pour l’avenir de cette zone que les Russes connaissent bien.

       Les médiations internationales, au cœur desquelles se trouvaient les russes durant ces dernières années, n’ont pu trouver de solutions par manque de consensus entre les protagonistes, au sein desquels se trouvaient, en première ligne, les américains, qu’il s’agisse de la Corée, de la Libye, du Liban, de l’Iran ou de la Syrie. Le même constat peut être fait pour la position russe dans les pays musulmans de l’Asie Centrale qui reste la plupart du temps « incomprise » par les diverses forces en présence dans la zone.

 

LA DEFINITION DE CETTE DIPLOMATIE REPOND A DES IMPERATIFS PERMANENTS

         Avec la fin du communisme,  Andreï Kozyrev, Ministre des affaires étrangères  de 1990 à 1996, ne ménage pas ses efforts pour définir une nouvelle politique étrangère fondée sur la multipolarité, assortie du développement du bilatéralisme et de l’ouverture aux puissances émergentes non occidentales. Il s’agit désormais de soutenir le droit international, c’est-à-dire celui de l’ONU, pour s’intégrer de la façon la plus parfaite dans la société internationale. La longévité de la durée des mandats des ministres des affaires étrangères et des diplomates russes facilite d’une manière générale la mise en œuvre d’une politique à long terme. Vis-à-vis de l’Union Européenne, le développement de bonnes relations s’est très tôt imposé dès lors qu’il s’agit là du principal partenaire de la Russie (52% du commerce extérieur russe et 70% des investissements étrangers).

        La Russie ne prétend pas à l’exclusivité, mais estime que sa puissance est suffisante pour remplir un rôle d’attraction sur l’Europe Orientale face à l’Europe de Bruxelles. Moscou veut être considérée sur un pied d’égalité avec l’Union Européenne, car elle estime faire partie de ce continent sans pour autant en accepter les traités selon le principe de Romano Prodi « tout sauf les institutions ».

         Malgré tout, la Russie s’impose en  « puissance carrefour » entre l’Europe et l’Asie : elle ne peut accepter les contraintes de l’intégration européenne et ne doit pas négliger le déplacement du dynamisme économique vers le sud-est asiatique. En outre, il est impossible d’ignorer une donnée fondamentale en ce qui concerne le reste du monde : le PIB des BRIC (Brésil Russie Inde et Chine) dépasse celui de l’Europe. C’est là une réalité nouvelle qui conditionne fortement le contenu de la politique extérieure russe.

      Par ailleurs, en ce qui concerne l’Otan, il est évident que la Russie n’a pas vocation à en faire partie mais, ce n’est pas pour autant qu’elle ne souhaite pas affirmer sa souveraineté face à celle-ci. Moscou  a préféré la formule pragmatique et originale du « Conseil OTAN-RUSSIE » (C.O.R.), qui permet l’information et le dialogue sur des points de convergence consensuelle ou pas et la coopération stratégique face aux adversaires communs que sont le terrorisme, la piraterie maritime, les trafics de stupéfiants ou la contagion de l’islamisme radical. Les bonnes relations que souhaite entretenir Moscou avec Pékin ne permettent pas une coopération plus étroite, mais le souhait russe de participer à une nouvelle Europe, élargie, impliquent de bonnes relations avec cette puissante organisation.

      Divers exercices conjoints améliorent la coopération pratique (logistique, échanges académiques, surveillance aérienne, sauvetage en mer…), mais n’aboutissent pas encore à des perspectives d’accord en matière de cyber guerre et, a fortiori, quant au  lancinant problème du bouclier antimissile, notamment, sur lequel le désaccord reste entier.

      D’une façon générale, le consensus avec l’Ouest se limite pour le moment à la lutte antiterroriste et aux échanges énergétiques, dans la mesure où nombreux sont les Russes qui considèrent que l’Occident a payé son progrès scientifique et technique par un appauvrissement idéologique et religieux. Les échos que donnent les médias occidentaux aux réalités de la Russie d’aujourd’hui ou les mesures prises pour satisfaire les groupes de pression  homosexuels en Europe demeurent pour le moins incompris.

 DE PRECIEUX ATOUTS

      Malgré des problèmes démographiques réels, quelque peu réduits au cours de ces dernières années[2] , selon le Général de Gaulle, « le principal atout de ce pays, outre ses ressources naturelles, c’est son peuple ». Il est certain que la formation technique de la main - d’œuvre ou le niveau technique des universités n’a rien à envier à l’étranger. La visite des établissements scolaires et universitaires russes ne sont pas sans réserver  quelques surprises aux occidentaux, non seulement dans les domaines scientifiques et techniques, mais également dans celui des sciences humaines.

      Le facteur religieux, lui non plus, n’est pas à négliger, dans la mesure où l’orthodoxie apporte à la société un consensus et un dynamisme sans doute supérieurs à ceux qui régnaient à l’époque soviétique. La religion est présente dans la plupart des activités sociales et le patriarcat de Moscou – de plus en plus présent et actif en Europe- définit lui-même ce qui est une bonne politique étrangère pour la Russie.

         La richesse énergétique assure une indépendance complète au pays (bien que 1% de la population active fournisse 25%  du PIB) et le classe comme premier producteur mondial de gaz et second exportateur de pétrole après l’Arabie Saoudite. En suscitant   de multiples convoitises et demandes, cette situation exceptionnelle facilite considérablement la mise en œuvre de la politique étrangère  tout en apportant de solides réserves de change.

      L’armée n’a plus les effectifs et les moyens que lui permettait le système soviétique, mais la fiabilité des personnels et la détention unique, au sein de la CEI, de la force nucléaire par la Russie assurent une politique d’influence particulièrement efficace sur tout le territoire  y compris aux marges de l’espace fédéral, qu’il s’agisse de Sébastopol, de l’Ossétie, de l’Abkhazie, de la Transnistrie, de Kaliningrad ou de l’extrême orient sibérien.

 

      Les 25 millions de citoyens que compte environ la diaspora russe fournit un appoint considérable à la diplomatie russe. On peut voir là en quelque sorte le développement d’une méthodologie originale consistant à utiliser la présence de citoyens russes lorsque cela est opportun pour contrer certaines  «  activités de forces extrarégionales » (Serguei Lavrov), c’est-à-dire émanant  d’acteurs n’appartenant pas à l’espace postsoviétique et pouvant se révéler dangereux. Pour parvenir à se maintenir face aux anciens pays frères, Moscou n’hésite pas  à avoir recours au  soft power  par le biais de la culture, sans exclure l’usage de la force (en Géorgie, par exemple) quand les circonstances l’exigent ou même de faire appel aux représailles économiques, voire la distribution de passeports ou encore à la nuisance que provoque la reconnaissance de quasi-Etats comme en Transnistrie, notamment. Ces situations constituent en quelque sorte des « points thermomètres » permettant de mesurer la température de l’intensité des relations avec Moscou, qu’il s’agisse de Tiraspol, Tsinkhval ou Soukhoumi.

 

UNE NOUVELLE EUROPE DE BREST A VLADIVOSTOK

       La première des priorités de la diplomatie russe demeure plus que jamais l’augmentation de son influence sur les pays de l’ « étranger proche », qui repose sur l’acquis soviétique en essayant d’optimiser les conflits périphériques  tout en développant de bonnes relations avec l’Europe .La Russie considère avoir des responsabilités et des droits  à l’égard des pays voisins où vivent d’importantes minorités russes, ce qui justifie, entre autres,  les opérations de maintien de la paix par Moscou.

 

        Européens et Américains ne souhaitent évidemment pas que « l’étranger proche »[3] soit la chasse gardée des russes, bien que Moscou reste attachée au respect de toutes les frontières existantes malgré les aspirations autonomistes de certaines régions (Crimée, Transnistrie…)

        Depuis la fin de l’URSS, les pays d’Europe Centrale et de l’Est cherchent à mettre sur pied une zone de libre-échange, considérant que le modèle européen établi par Jean Monnet, n’est plus de mise car incompatible avec les économies nationales. Le président Poutine préfère traiter avec les Etats estimant que l’Union Européenne est une entité dépassée, avec une monnaie fragile, de graves disparités économiques, une gouvernance faible et une absence de valeurs communes .De fait, les critères de l’U.E . ne seraient pas tous satisfaits par la Russie avant plusieurs années.  Il convient dès lors de mettre au point un nouveau modèle applicable éventuellement à une zone s’étendant de « Brest à Vladivostok»  (Vladimir Poutine). Les européens n’ayant pas proposé un modèle impliquant la Russie et les ex - pays satellites dans ce  système, il convient d’en proposer un autre [4]. Les responsables économiques russes, ne parvenant pas à définir la nature des relations avec l’Union Européenne, suggèrent l’idée d’un espace économique commun  entre la Russie, l’Union Européenne et d’autres pays, une alliance nouvelle, de nature à former un pôle économique et commercial susceptible de faire face aux défis chinois et américains.

      De fait, si la Russie ne parvient pas à faire face à l’attractivité que présente l’Union Européenne dans l’espace post-soviétique, ses positions se trouveront considérablement diminuées. Les stratégies européennes de Poutine visant à un système de sécurité après la disparition des alliances actuelles reprend en quelques sortes l’idée de « maison commune » chère à M. Gorbatchev.

      Ce dernier envisageait en effet, une sorte de confédération comprenant, avec l’Union Européenne et la Russie, l’Ukraine, la Moldavie, la Transcaucasie et la Turquie. Bien que déçus par les politiques occidentales visant à  les isoler et les affaiblir, nombreux sont les Russes qui continuent à rêver d’une « Grande Russie » au sein de laquelle les indépendances de l’Ukraine, de la Géorgie et de la Moldavie seraient inenvisageables.

       La Russie accepte ses nouvelles frontières, mais refuse un entourage d’Etats contrôlés par les Etats-Unis, en établissant un cordon sanitaire la protégeant à la fois des Etats-Unis et de la Chine, voire de la Turquie et de l’Iran. La Russie a, en fait, toujours eu des difficultés à délimiter son espace.

       Dès que les progrès économiques de la Fédération lui ont ouvert la voie, Vladimir  Poutine a réaffirmé cette conception diplomatique comme il l’a fait à plusieurs reprises pour les populations non russes majoritaires ou minoritaires de son pays [5], dans le Nord Caucase ou bien au coeur de la Fédération.

      La politique russe vis-à-vis des anciennes Républiques Soviétiques n’est pas uniforme et varie selon l’importance de l’engagement russe. La nature des relations bilatérales avec la Moldavie ou la Biélorussie vers un rapprochement toujours plus grand n’ont, par exemple, aucun rapport avec la politique menée à l’égard de l’Ukraine et des pays proches de l’Union Européenne ou avec ceux du Caucase et de l’Asie Centrale ou encore avec le grand projet relevant du traditionnel tropisme russe pour le grand Est .

      L’espace économique unique au sein de la Communauté Economique Eurasiatique créée en 2000 avec le Kirghiztan, le Tadjikistan et l’Ukraine, ainsi que la Moldavie et l’Arménie, comme observateurs entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan[6],  est devenu une union douanière le 1er juillet 2011 dont le Président Poutine souhaite ouvrir l’accès à tout Etat de la CEI. Cette coopération régionale s’est poursuivie en matière de sécurité dans le cadre de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) qui prévoit en particulier une procédure de consultation dans l’éventualité où l’un des Etats, non - membre, installerait des structures militaires dans un pays de l’Organisation. Ne serait-ce que pour des raisons de prix des ressources énergétiques, la Russie paraît présenter davantage d’intérêts que l’Union Européenne pour les pays de la zone à l’heure où cette dernière rencontre de graves difficultés économiques et financières. La Russie ne s’est d’ailleurs pas privée de montrer qu’elle était capable de concurrencer l’Union Européenne en ayant recours aux armes financières, économiques ou commerciales dont l’embargo sur les vins géorgiens et non pas abkhazes .

      De plus en plus influente en Biélorussie, la Russie demeure attractive du point de vue économique : les tarifs énergétiques y sont deux fois inférieurs à ceux de l’Ukraine et quatre fois inférieurs à ceux de l’Europe. La coopération avec la Russie assure un fonctionnement satisfaisant au secteur militaro-industriel. Par contre, les Biélorusses ne semblent pas souhaiter une fusion [7]  entre les deux Etats car ils considèrent que leur niveau de vie est plus satisfaisant [8].

      Même s’ils entretiennent quelques réserves à son égard, les Russes continuent de soutenir Minsk pour éviter tout risque de révolution de couleur. De plus, le gaz vers l’Europe transite par la Biélorussie et l’accès à Kalinigrad passe également par le Bélarus.

       La crise actuelle de l’Union Européenne semble orienter l’intérêt de la Biélorussie et de l’Ukraine vers la Russie, mais Kiev reste toujours relativement réservée malgré le gel des relations avec l’UE, notamment à la suite du procès de Mme Timochenko.

       Kiev n’arrive toujours pas à se déterminer entre l’Union douanière que Moscou[9] a mise en place et la zone de libre - échange complet que lui propose, pour commencer, Bruxelles dans le cadre d’un accord d’association. Même si Kiev soutient que l’accord d’association reste limité et n’entrainera pas l’adhésion, le choix est difficile car les membres de l’Union Douanière menacent l’Ukraine de sanctions dans l’éventualité d’une adhésion de cette dernière à l’U.E. Poutine a même déclaré, le 22 août 2013, que l’Union Douanière serait obligée de prendre des mesures de protection si l’Ukraine signait un accord d’association avec l’U .E.  Les relations de l’Ukraine avec Moscou  surprennent souvent et font penser à celles d’un fils envers son père. Les relations sont certes la plupart du temps intenses mais vides de contenu. Il se trouve que les richesses naturelles se situent principalement en Ukraine orientale et en Crimée où les Russes sont majoritaires, élément qui compte pour beaucoup dans la géopolitique de ce pays. Il reste que, pour les Russes, l’Ukraine tout autant que le Kazakhstan demeurent des partenaires indispensables à la réussite de l’Union douanière et à l’équilibre démographique général entre slaves et musulmans. D’un point de vue politique, Moscou souhaite le statu quo, c’est-à-dire le maintien d’un régime du même type qu’en Russie, et non  pas d’une occidentalisation du système telle qu’elle aurait pu résulter de la réussite de la révolution de velours.

        Un changement du régime politique en Ukraine aurait sans doute une influence certaine sur les autres Etats du voisinage commun qui observent l’évolution des relations russo-ukrainiennes avec un grand intérêt dans la mesure où elles constituent une sorte de test de la situation de la diplomatie russe dans « l’étranger proche ».

       Les nombreuses rencontres au niveau présidentiel ou gouvernemental n’aboutissent pas à des résultats significatifs. La Russie, qui fournit 60% de son énergie à l’Ukraine, persiste dans sa stratégie de contournement pour le transit du gaz vers l’Union Européenne, ce qui pourrait entraîner une remise en question de son passage par l’Ukraine.

        Alors que l’Occident se montre désormais moins pressé à soutenir Kiev vers l’indépendance, l’économie nationale reste préoccupante : l’inflation persiste, l’économie stagne, les privatisations sont reportées, les services publics souffrent des insuffisances d’investissements… L’Ukraine orientale et la Crimée ont des velléités de séparatisme mais Kiev refuse la mise en place d’un système fédéral.

         En Moldavie, le sentiment  pro-européen baisse sans doute à cause de la mise à l’écart de la candidature moldave par l’Union Européenne et du fait des nouvelles perspectives que laisse entrevoir l’Union eurasiatique. Le sort de la Moldavie est en fait lié à celui de l’Ukraine qu’il s’agisse de l’appartenance à l’Union Douanière au bien à l’Union Européenne. En fait, la question de la Transnistrie et de la Gagaouzie, ainsi que les médiocres relations avec la Roumanie, laissent peu de marge de manœuvre à Chisinau. La pratique grandissante de la langue russe dans l’ensemble du pays  donne à penser que le tropisme russe prédomine bien que Chisinau ait annoncé, à la mi-novembre 2012, son refus de l’ouverture d’un consulat russe tant que le problème transnistrien ne serait pas résolu.

 DES TENSIONS CHRONIQUES DANS LE CAUCASE ET UN RETOUR RUSSE EN ASIE CENTRALE:

      Certes, les Jeux Olympiques de Sotchi en 2014 sont censés apporter à l’Abkhazie un puissant ballon d’oxygène. Or, aurait-on oublié que ces deux minuscules pays que représentent l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie, maintenus dans l’Union au prix d’âpres et de longs conflits avec la Géorgie, logistiquement appuyés par les USA, ne sont, à ce jour, reconnues que par la Russie, sous la juridiction du gouverneur de Krasnodar, et quelques rares Etats hors CEI. « Dieu prodigue ses biens à ceux qui font vœu d’être siens » écrivait le sage Jean de La Fontaine (le rat qui s’est retiré du monde). Dans de telles conditions, la communauté internationale ne saurait allouer des crédits à des Etats ne faisant pas partie de son camp. Compte-tenu de la conjoncture actuelle, qui prive de toute garantie ces deux enclaves, on ne voit pas de puissances financières se déterminer à favoriser les investissements et le tourisme malgré l’attirance suscitée par des terres généreusement baignées par la Mer Noire. Les popes ont fait leur choix : ce sera Dieu ou Mammon.

      A la suite des changements survenus lors des dernières élections législatives et présidentielles, une plus grande clarification est attendue quant à l’adhésion de la Géorgie  à l’OTAN.

      Pour ce qui est de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN provoque des réserves auprès des Etats membres de l’Union Eurasiatique (craignant sans doute un fâcheux précédent pour ce qui les concerne) alors que l’UE, bien que diligentant une mission permanente en Géorgie, fait comme si ces deux anciennes républiques soviétiques n’existaient pas.

      Néanmoins, dans cet imbroglio généré par l’implosion de l’URSS, le cas de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie nécessite beaucoup de diplomatie de la part de Moscou. La croissance économique exceptionnelle dont jouit l’Azerbaïdjan en raison de ressources énergétiques très importantes, permet à ce pays de recourir à une diplomatie relativement indépendante, ce qui n’est pas sans déplaire aux Etats-Unis et à l’UE. Toutefois, le Kremlin, consciente du danger occidental dispose de plusieurs cordes à son arc vis-à-vis de ce pays qui reste un bon client.

      En outre, la situation conflictuelle dans le Haut - Karabagh offre à Moscou un puissant levier pour influencer la politique azerbaïdjanaise. En janvier 2012, le Président Medvedev a organisé une rencontre, à Kazan,  entre les Présidents arménien et azerbaïdjanais pour tenter une médiation mais les Russes ne peuvent décevoir l’Arménie qui reste leur allié traditionnel. C’est ainsi que la présence militaire russe sur le sol arménien a été prolongée jusqu’en 2014 pour éviter tant l’embrasement du Haut - Karabagh que pour tenter de persuader l’Arménie de rejoindre l’Union Douanière.

      Autre cas de figure, non moins délicat, avec les cinq républiques musulmanes d’Asie Centrale qui totalisent plus de 50 millions d’habitants. Avec la Glasnost, elles se sont rendues compte que l’Union Soviétique les faisait vivre tandis que les fleuves se vidaient, qu’elles n’avaient pratiquement aucune richesse (monoculture du coton, pas d’industries, situation écologique critique) et une démographie galopante. Le capitalisme est apparu comme une terrible menace pour elles. En outre, elles sont isolées et leur sécession apparaissait plus dangereuse qu’avantageuse. Elles ont donc signé le 14 Août 1991, à Tachkent un accord indépendant de coopération pour défendre leurs intérêts régionaux au sein de la CEI.

       Quant au retour de la Russie en Asie Centrale, il s’effectue  par le biais de la communauté eurasienne créée en octobre 2000[10] à l’initiative du Kazakhstan. Elle complète l’Union Douanière jusque-là en vigueur entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan.  Moscou est parvenu à garder le contrôle des hydrocarbures dont 90% des exportations vont vers la Russie. Mais face au « colossal  potentiel offensif  de l’Otan » selon E. Primakov, à la montée en puissance chinoise (bien plus sensible ici qu’en Extrême-Orient), au départ des Américains d’Afghanistan et aux risques militaires en Syrie et en Iran, le  gouvernement russe cherche à constituer un glacis pour assurer sa propre protection. Le chaos syrien n’est pas de nature a rassurer Moscou compte tenu de la diplomatie turque, de la présence des républiques musulmanes du sud de la Russie avec les incertitudes de l’évolution tchétchène et l’organisation des prochains jeux olympiques de Sotchi.            Les Russes présents à Damas ont pu lire sur les murs de la capitale le slogan suivant résumant la situation : »

       Aujourd’hui à Damas, demain à Moscou ».Pour faire face à ce risque d’instabilité l’Union Economique eurasienne ou eurasiatique, dont la finalisation est prévue pour l’horizon 2015, est le prolongement de l’intégration déjà engagée entre la Russie et plusieurs pays de l’ancienne URSS.

       Les relations avec les Américains, présents dans la zone,  achoppent la plupart du temps sur des problèmes de gouvernance que les Russes mettent à profit pour développer des relations nouvelles avec leurs anciens pays frères de l’Union Soviétique par le biais de méthodes diverses relevant souvent du  soft power n’excluant pas la distribution de passeports ou la reconnaissance de quasi-Etats.

UNE DIPLOMATIE QUI SE DEPLACE VERS LA ZONE ASIE-PACIFIQUE :

      Dans les années 80, M. Gorbatchev initia une offensive de charme : « de nos jours, notre diplomatie est en train  de se déplacer de l’Occident vers la zone Asie-Pacifique ».

      Traditionnellement méfiante à l’égard de la Chine, la Russie a pris conscience que plus de 150 millions de Chinois peuplent les seules provinces de Heilongjiang et de Jilin, sans parler de ceux qui vivent en Sibérie, ce qui représente un nombre total bien supérieur à la population de toute la Sibérie. Dans l’extrême –Orient russe, la situation est d’autant plus sensible que ce secteur, le tiers du territoire russe n’atteint pas 7 millions d’habitants.

      Imaginons que Taïwan ou Hong-Kong interrompent toutes relations avec la CEI, compte-tenu de l’ouverture des frontières, le bouleversement des flux commerciaux serait tel que l’on se trouverait de fait dans une zone de libre-échange même si certains handicaps persistent sur ce tableau.

      Par ailleurs, si la Russie a réussi à régler ses problèmes frontaliers avec la Chine, il n’en n’est pas de même avec le Japon. Outre le contentieux russo-japonais au sujet des quatre îles Kouriles méridionales occupées par les Russes depuis 1945 et la concurrence effrénée que se livrent Chinois, Japonais et Coréens du sud pour s’implanter dans la zone, les risques de conflits ne sont pas écartés pour autant.

      Il est certain que la Russie dispose d’atouts précieux qui font dire à V. Poutine qu’il faut « gonfler l’économie russe avec le vent chinois… surtout à une époque où le réchauffement climatique annonce des jours meilleurs pour la Sibérie ».

       A l’hostilité idéologique, aggravée par la compétition politique auprès des partis communistes nationaux durant la période soviétique a succédé  un partenariat diplomatique reposant sur une unité de vue stratégique entre Moscou et Pékin.

      Les deux puissances, bien que très différentes, sont de ce fait contraintes à partager la même ligne du monde multipolaire et ont aisément et rapidement  admis que l’équilibre des zones Asie-Pacifique, Asie Centrale et Moyen-Orient dépendent essentiellement de la capacité des deux partenaires à procéder à des analyses communes face à deux rivaux importants que sont les Américains et les islamistes alors que les analyses chinoises et russes sur l’avenir de la Syrie sont très proches.

      Les relations entre Russes et Chinois ont été facilitées par le passé, les rapports s’étant toujours effectués par voie terrestre et sans rupture maritime, ce qui n’est pas le cas des relations avec le monde anglo-saxon. A l’évidence, la Chine n’est pas un partenaire de circonstance dans la mesure ou cette alliance résulte s’une action murement réfléchie reflet d’une vision à long terme.

       Inquiète de la percée américaine en Asie Centrale et du désengagement occidental en Afghanistan, sous la pression islamique et la stagnation  de la situation dans la péninsule coréenne et des instabilités résultant des évolutions arabes, la Chine voit désormais dans la Russie un élément de grande stabilité. C’est dans cet esprit que l’Organisation de Coopération de Shanghaï (O.C.S.) fonctionne depuis 1993. Pékin juge la politique américaine dangereuse dans la mesure où elle affaiblit la position russe.

       C’est dans ce contexte diplomatique  que le président Medvedev a signé, en 2009, un traité instituant un « programme de coopération entre les régions orientales de la Russie et le Nord de la Chine pour les années 2009-2018 » et que la Russie a pu réunir les pays membres de l’APEC  à Vladivostok en septembre 2012 alors qu’elle était restée à l’écart de cette organisation (créée en 1989) jusqu’alors.

      Tirant les conclusions de l’adhésion de son pays à l’OMC en 2012, le Président Poutine a présenté les perspectives les plus larges en souhaitant : « une communauté harmonieuse d’économies entre Lisbonne et Vladivostok », précisant que, à terme, il s’agissait de créer une zone de libre-échange, voire de mécanismes plus sophistiqués, en vue de la création d’un authentique espace économique. Les pays membres de l’APEC ont prévu qu’une zone de libre-échange pouvait fonctionner en 2020. Entre-temps, il convient d’imaginer un modèle de développement cohérent, intégrant tous les partenaires concernés. Le Président Medvedev s’est montré très explicite sur ce point en reconnaissant ouvertement que : « Si l’on ne travaillait pas activement à développer la Sibérie, on la perdrait » [11].

      Le défi est évidemment considérable et les réponses se doivent d’être adaptées. Plusieurs experts de l’Académie des Sciences de Novossibirsk se sont prononcés contre une Sibérie indépendante car, pour avoir une République indépendante, il faut disposer d’un centre fort  et autoritaire, ce qui n’est pas le cas de la Sibérie qui, à la différence de l’Oural, ne dispose d’aucun statut. Est-il toujours opportun que Moscou reste la capitale de la Russie ?

      Certains ont imaginé de déplacer la capitale de Moscou à Novossibirsk, de créer une sorte d’organisation nouvelle du travail, de promouvoir avec force les industries légères actuellement très insuffisantes, d’investir pour attirer les publics chinois, coréen et japonais. C’est vraisemblablement dans cet esprit notamment qu’a été signé le 7 octobre 2012 l’accord de coopération russo-vietnamien.

        D’une façon plus générale, la Russie apparaît comme plus continentale dès lors qu’elle n’a plus d’accès à la Mer Baltique en dehors de Kaliningrad, de Saint - Petersbourg, de Vyborg et d’Oust-Louga et qu’elle a été amputée d’une grande partie de sa côte sur la Mer Noire. La façade pacifique, via le grand-est sibérien apparaît plus que jamais particulièrement stratégique. Cet immense espace oriental qui assurait autrefois la protection de la Russie contre ses voisins est paradoxalement devenu un facteur de fragilité pour la cohérence politique de la fédération russe d’autant que la diaspora russe ne se presse pas pour repeupler l’extrême – Orient.

         La lutte s’annonce longue et serrée, mais inéluctable. L’historien a pris acte de la fin de l’empire tsariste et de celle de la  « civilisation soviétique ». La CEI ne paraît pas faite pour durer de longues années. Si l’intégration européenne n’est pas envisageable à moyen terme, alors la seule issue possible reste la voie eurasiatique qui apparaîtrait dans ces conditions comme un impératif incontournable. De cette alternative dépendront pour une grande part l’avenir de l’Europe occidentale et, par voie de conséquence, l’équilibre général du monde.

 DES RELATIONS FRANCO-RUSSES OFFICIELLEMENT BONNES MAIS DE FAIBLE  INTENSITE A CAUSE D’INCOMPREHENSIONS MUTUELLES

       Diverses bonnes raisons ont justifié l’entente franco-russe au cours de ces dernières années, ne serait-ce que dans la recherche, par les deux parties, du multilatéralisme. La Russie offre à la France une solution pour établir l’équilibre face à la puissance atlantique. En outre, elle apprécie hautement, à son tour, la précieuse aide française pour la sortir de son isolement. Le général de Gaulle a clairement expliqué que, pour deux puissances nucléaires membres du Conseil de Sécurité de l’O.N.U., il convenait de se rapprocher de Moscou et de prendre son indépendance vis-à-vis des Etats-Unis.

        C’est sur cet élan et dans cet esprit que de nombreux décideurs se sont investis, écartant de ce fait le problème de la Tchétchénie, ce qui n’a pas empêché les investissements français de s’intensifier au point d’atteindre le 5ème rang du classement, devant les Etats-Unis et l’Italie mais après l’Allemagne.

     Ce sont en fait les malentendus consécutifs à la réintégration dans l’organisation militaire de l’OTAN, aux diverses promesses non tenues et à l’ambiance généralement russophobe de l’ensemble des médias qui ont « parasité » et  provoqué des zones d’ombre, sans omettre une certaine méfiance du côté russe. Certes le président Poutine reste l’indispensable garant de la stabilité russe avec lequel il est de bon de s’entendre mais les « incompréhensions » ont la vie dure. Les difficultés que rencontre l’Eglise Orthodoxe pour la construction d’un centre cultuel à Paris en constituent un exemple.

      C’est ainsi que les investissements russes restent insuffisants en France. Il en est de même du nombre d’étudiants (à peine plus de 2500) qui viennent dans notre pays. La langue russe n’est pas plus étudiée en France  que le français l’est devenu en Russie. Les investissements français précités sont le fait d’environ 500  grandes sociétés en tout et  pour tout,  alors que les Allemands comptent plus de 4000 PME implantées pour la plupart dans la zone européenne.

      Le tourisme français en Russie ne se limite à de courts séjours à Moscou et Saint Pétersbourg de même que le tourisme russe  se limite à Paris et à la Côte d’Azur. Sans doute les efforts touristiques de part et d’autre ne sont-ils pas à la hauteur des enjeux ? La France, par exemple, dispose de trois consulats en Russie et une section consulaire en Ukraine alors que la Russie et l’Ukraine comptent chacune cinq consulats dans notre pays.

     Il est certainement difficile d’énoncer toutes les raisons qui expliquent cet état de fait. Sans doute l’intensité de nos liens africains et transatlantiques ou les divergences sur les lendemains des révolutions arabes y sont-elles pour beaucoup, mais les conséquences de cette situation demeurent particulièrement préoccupantes au regard de l’avenir européen.

      Somme toute, plus que les occidentaux déstabilisés par le matérialisme et l’hédonisme, les russes attachent une très grande importance à la civilisation et à la culture humaniste procédant du christianisme, ce qui explique leurs conceptions diamétralement opposées aux nôtres en matière de politique étrangère.

      Maintenir dans l’Union, des peuples aussi différents et souvent pauvres, tentés en permanence par le chant des sirènes de l’Occident qui, par une propagande effrénée, profite du moindre incident pour déstabiliser une communauté fragilisée par ses membres paradoxalement qualifiés d’indépendants, discréditer son régime et tenter de s’octroyer ses richesses : tel est le souci constant des dirigeants.

      Pour faire régner l’ordre indispensable, dans de telles conditions, beaucoup de tact et de circonspection sont nécessaires. Il faut donc, par l’éducation, forger des esprits à partager un idéal commun, des principes de base solides pour éviter les contestations les plus abracadabrantes et les désordres de tout genre, source d’insécurité et de mal- être.

      En résumé, à l’extérieur comme à l’intérieur c’est la politique de la main de fer dans le gant de velours qui semble la plus apte à porter ses fruits.

     D’ailleurs, dans ses discours, le président Poutine, que les occidentaux taxent volontiers de dictateur d’un autre âge, va droit au but : préparer ses compatriotes à l’idée que la Russie n’appartient pas seulement à la culture européenne telle qu’on la concevait encore dans un passé relativement récent.

      Mobiliser par la menace d’une implosion toujours possible, le maître du Kremlin s’oriente vers une nouvelle voie qui reste encore difficile à définir : redonner au pays son âme, celle que le marxisme s’est  employé à détruire durant ses soixante treize années de règne. Dans la ligne de Constantin Leontiev qui évoquait la »multiplicité florissante du monde », le président Poutine parle de « complexité florissante « de la Russie. Pour mener à bien semblable tâche, il importe de retrouver les valeurs morales et spirituelles, les vraies codes de bonne conduite, les lois naturelles pour tout dire dont la Russie  a le plus impérativement besoin pour renouer avec son passé. Cet éthique, aussi austères qu’en soient les apparences, c’est dans l’orthodoxie soit la façon droite, correcte de voir les choses qu’il faut la  chercher et la faire entrer dans les cœurs. C’est toute la métaphysique qui est à revoir. Peut-on consentir à l’Etre sans s’interroger sur la valeur de la connaissance ?

     Entre Dieu qui promet à chacun  la grâce en ce monde et le bonheur éternel dans l’Autre et Mammon qui, selon Saint Matthieu ( VI , 24), assure aux siens richesse, plaisir matériel sans fin, c’est sur le premier que s’est porté le choix de Vladimir Poutine pour lequel la Russie, désormais fière de son passé, peut désormais se tourner sereinement vers l’avenir.

    Paradoxale la Russie ? Comment pourrait-il en être autrement ?

                                                                          Patrick Brunot - Ancien Maire Adjoint de Bordeaux, Assistant Parlementaire à l'Assemblée Nationale. Docteur en droit, avocat, Patrick Brunot est professeur de droit à l'Ecole des Hautes études Internationales de Paris. Conseiller du Commerce Extérieur de la France.  Auteur de plusieurs livres et articles sur l'actualite de la Russie.

Décembre 2013

                                   

[1] La zone d’influence géopolitique de la Russie est devenue, en fait, beaucoup plus large que celle de l’Union Soviétique.

[2] La croissance démographique a légèrement repris depuis 2011 .

[3] C’est en 1992 que Kozyrev, ministre des Affaires Etrangères, utilisa la formule pour les anciennes Républiques devenues indépendantes. La CEI incarne cette notion. L’expression remonte au XIXème siècle quand Nicolas II s’opposait à l’auto-détermination. La doctrine Brejnev recouvre le même concept. Il s’agit, de nos jours, des Etats ne relevant pas de la zone d’influence de l’OTAN ou de l’OCS.

[4] « L’Union Européenne a tous les inconvénients d’une fédération sans en avoir les avantages », V. Poutine, 22/10/2012 au Club de Valdaï.

[5] Cf. V.Avioutski, L’étranger de l’intérieur, Hérodote N°104, 2002.

[6] L’Ukraine a été admise en juillet 2013 en tant que membre observateur sans droit de vote.

[7] Le traité de l’Union Slave, signé le 8 décembre 1999, ne prévoit pas la fusion, « Il s’agit d’un traité inachevé » selon le Président Loukachenko.

[8] Un programme de privatisation est en cours.

[9] Le rapprochement rapide entre Kiev et Moscou, lors du prolongement du bail de la base navale de Sébastopol jusqu’en 2042, a surpris de nombreux observateurs occidentaux.

[10] Allié des Etats – Unis pendant la guerre d’Afghanistan et ancien membre du GUAM (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan et Moldavie), organisation favorable à l’Otan.

[11] RBK-DAILLY 26-9-2008, in Jeffrey, Mancoff, Russian Foreign Policy, Rouman and little field, New York 2012.

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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 15:14

Les armes chimiques syriennes auront-elles été à l'origine d'une vaste opération de rééquilibrage des forces mondiales ? C'est ce qu'estiment de nombreux médias et observateurs depuis quelques jours. La « reculade » de Barack Obama et de François Hollande face à une intervention armée, le consensus diplomatique proposé par Vladimir Poutine font de la Russie le pays vers lequel les regards se tournent. Les Russes deviendraient-ils les nouveaux « gendarmes du monde » ?

 

« Reculer la tête haute », c’est en ces termes que Le Figaro parle de l’adhésion franco-américaine à la proposition russe consistant à placer les armes chimiques syriennes sous surveillance internationale avant destruction. « L’art de la diplomatie s’apparente parfois à celui de sauver la face. Avec un empressement remarquable les va-t-en-guerre Barack Obama et François Hollande ont saisi la perche que leur tendaient les Russes. Qui les en blâmerait ? Quand bien même elle se révélerait à terme aussi solide qu’une branche morte, elle peut suffire à les sortir du marécage dans lequel ils se sont jetés. »

 

Poutine au secours de l’Occident

Ce 11 septembre, alors qu’Américains et Français venaient d’accepter le principe d’une solution à l’amiable pour « punir » le régime de Bachar al-Assad accusé, en Occident, d’être à l’origine de l’attaque chimique du 21 août, la presse française était unanime pour qualifier de « reculade » les réactions de Washington et de Paris.
« 
L’idée agitée par Poutine permet avant tout de desserrer l’étau militaire autour de Damas et d’affaiblir la résolution déjà chancelante des commandants en chef français et américain », écrivait ainsi Libération. « Poutine a bien compris que face à des opinions publiques hostiles à toute opération en Syrie et un Congrès américain réticent, Obama pouvait trouver dans sa proposition matière à sauver la face. »
« 
Le coup d’échec de Poutine est imparable », renchérissait Le Midi Libre. « Non seulement il conforte la Russie dans le jeu politique du monde arabe mais il fait passer, de surcroît, son tsarévitch pour le sauveur de la paix. Difficile après ça d’engager une épreuve de force. Sincère ou pas, cette initiative a aussi le mérite de sortir par le haut les principaux protagonistes. »

La diplomatie face aux armes

Quand l’Occident sort par la petite porte, d’autres entrent par la grande, et sur le dossier syrien, la Russie semble avoir, peut-être malgré elle, joué d’une main de maître.

Face aux Occidentaux à la posture belliqueuse et peu enclins à la diplomatie avec le « monstre » Assad, les pacifiques russes sont arrivés avec un compromis clé en main qui, à la minute même où Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères, l’a proposé, a semblé ravir tous les acteurs du conflit, à commencer par le secrétaire général des Nations unies.

C’est oublier que le jeu de la Russie, depuis le début du conflit syrien, a toujours été de pencher vers la solution politique, mais qu’importe, la Russie sort gagnante de ce duel avec son éternel ennemi américain. Sur la planète Terre, l’équilibre penche à l’est et les cartes sont redistribuées. Depuis quelques jours, les médias se font l’écho de cette nouvelle tendance : la Russie deviendrait-elle le nouveau gendarme du monde ?

La Russie n’a pas d’ambitions impériales

Le site Rue89 a tenté d’expliquer cette fulgurante montée en puissance russe passée du dégel à la victoire en quelques années. La fulgurante histoire de ce Vladimir Poutine, passé du KGB à la tête de cette mystérieuse Russie que le monde semble redécouvrir et qu’il dirige désormais depuis 13 ans, « y compris l’intermède où il fut le Premier ministre de Dmitri Medvedev », précise Rue89.

Pour parvenir à « la place de premier plan qui fut la sienne à l’époque de l’URSS […] le président russe s’est appuyé sur une trilogie : une politique étrangère agressive, une politique intérieure autoritaire, une image personnelle qui en impose ».

Cependant, précise Rue89, « Vladimir Poutine n’a pas l’ambition impériale de l’Union soviétique, il n’est pas porteur d’un modèle de société ‘exportable’ ; il n’en a pas non plus les moyens comme au temps où l’URSS soutenait à bout de bras la révolution cubaine, des régimes clients en Afrique ou en Asie, et damait le pion aux Etats-Unis sur le terrain nucléaire. […] Mais le successeur de Boris Eltsine a organisé la ‘renaissance russe’ en tissant de nouvelles alliances (avec la Chine toujours communiste, avec les émergents des Brics comme le Brésil ou l’Inde, avec les Etats rebelles au nouvel ordre mondial dominé par les Etats-Unis). »

Ce que la Russie propose aujourd’hui, c’est une nouvelle voie. Une voie non conforme à l’impérialisme démocratique et à l’ordre mondial occidentalo-centré. « Une partie de cette stratégie s’est construite sur une posture américaine, et plus généralement anti-occidentale », explique Rue89 pour qui cette stratégie a fait apparaître la Russie « comme l’égale, et donc l’alliée naturelle de tous ceux qui estiment que la domination occidentale du monde n’a que trop duré, et que son affaiblissement depuis la crise de 2008 est l’occasion rêvée d’y mettre fin. »

Quand Vladimir Poutine devient « faiseur de paix »

Serait-ce ce « retour en force de la Russie sur la scène internationale » que les Etats-Unis et la France ont sous-estimé ? C’est ce que conclut Rue89.

Sur le dossier syrien en tout cas, la Russie se place en sauveur d’une situation inévitablement vouée à l’échec, comme l’estime Ivan Rioufol sur son blog.

« Barack Obama et François Hollande n’avaient rien à faire dans cette guerre civile, sinon prendre le risque d’aggraver le sort des chrétiens protégés par Assad. Tous deux doivent une fière chandelle à Vladimir Poutine qui, en proposant lundi de placer l’arsenal  illégal syrien sous contrôle international, a rendu improbable le recours aux frappes militaires. »

« Ce retournement place le président russe, devenu faiseur de paix, en position de force face aux Etats-Unis », explique encore l’éditorialiste qui prédit un « rééquilibrage des relations russo-occidentales. »

Mais avant tout, poursuit Ivan Rioufol, « le fiasco de l’aventure franco-américaine signe la fin de la primauté occidentale sur la scène internationale. A y réfléchir, c’est aussi bien. Face aux pays émergents, l’Occident n’est plus seul au monde. Les Etats-Unis doivent renoncer à leurs prétentions à gendarmer la planète. Quant à la France, elle doit admettre qu’elle n’a plus les moyens de ses rêves de grandeur. Son expédition punitive était un leurre destiné à dissimuler ses graves faiblesses intérieures. La priorité pour l’Occident n’est plus à se disperser, mais au contraire à se reconstituer sur son propre territoire. »

Le monde est devenu multipolaire

Une deuxième guerre froide a-t-elle commencé ? La question est posée par le quotidien libanaisL’Orient Le Jour.

« Tout tend à le laisser croire. La Russie n’est plus ce ‘colosse aux pieds d’argile’, mais bel et bien une puissance qui remonte et qui s’affirme sur la scène mondiale », estime le quotidien. « On pouvait le prédire depuis un certain temps. […] On pouvait commencer à déceler ce que deviendraient des relations internationales où les États-Unis ne seraient plus la seule superpuissance avec ses suiveurs européens. Le désarroi des États-Unis réside dans le fait qu’ils doivent dorénavant partager le monde avec un autre bloc, le Brics, avec comme pierre angulaire la Russie. »

Et c’est un monde multipolaire auquel la planète vient de donner naissance, explique encoreL’Orient Le Jour. « Rien ne se fera à l’avenir sans qu’il soit tenu compte de l’existence de la Russie et des pays du Brics. Un nouvel ordre mondial qui ne plaît certainement pas aux États-Unis car ils ne sont plus les maîtres incontestés du monde et ne peuvent plus agir à leur guise dans les affaires internationales sans prendre en compte les intérêts des autres puissances montantes. »

« L’Amérique avant tout »

Comment les Américains pourront-ils alors appréhender ce « nouvel ordre mondial » ? Il y aura sans doute les nostalgiques, puis les pragmatiques.

La Voix de la Russie cite ainsi Patrick Buchanan, homme politique américain qui, la veille de l’élection présidentielle de 2012, expliquait que l’Amérique d’aujourd’hui n’avait plus besoin de « fadaises néo-impériales. »

« Notre pays est saisi d’une présomption biblique. L’Amérique a besoin d’une nouvelle politique extérieure fondée sur les réalités du monde moderne et non pas sur les relents de la ‘guerre froide’ et les rêves de démocratie », expliquait-il alors.

« Nous devons proclamer à nouveau le slogan ‘l’Amérique avant tout’. Et peu nous importe ce que fera le reste du monde, parce que nous devons professer un nationalisme éclairé. »

JOL Presse France  14 septembre 2013

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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 13:50

Moscou

Les récents événements autour de la Syrie m’ont incité à parler directement au peuple américain et à ses dirigeants politiques. Il est important d’agir ainsi à une époque où la communication entre nos sociétés est déficiente.

Nos relations sont passées par plusieurs étapes. Nous nous confrontions pendant la guerre froide. Mais nous avion été alliés pour nous défendre ensemble contre les nazis. L’organisation universelle des Nations Unies a alors été fondée pour éviter qu’une telle dévastation surgisse à nouveau.

Les fondateurs de l’ONU  comprirent que les décisions sur la guerre et la paix devaient être prises par consensus uniquement et le veto des membres permanents du Conseil de Sécurité fut introduit avec l’accord des Américains dans la Charte des Nations Unies. Cette grande sagesse a permis de stabiliser les relations internationales pendant des dizaines d’années.

Personne ne souhaite que les Nations Unies subissent le destin de la SDN qui s’effondra faute d’un réel soutien. C’est possible si des pays influents court-circuitent les Nations Unie et entreprennent des actions militaires sans l’autorisation du Conseil de Sécurité.

La frappe éventuelle des Etats-Unis contre la Syrie, malgré la forte opposition de nombreux pays et de personnalités politiques et religieuses de premier plan, y compris le Pape, aura pour résultat d’accroitre le nombre de victimes innocentes et une escalade qui peut étendre le conflit bien au-delà des frontières syriennes. Une telle frappe augmenterait la violence et déchainerait une nouvelle vague de terrorisme. Cela peut détruire les efforts multilatéraux pour résoudre le problème nucléaire iranien et le conflit israëlo-palestinien et déstabiliser un peu plus le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Cela pourrait déséquilibrer le système entier du droit et de l’ordre international.

On n’assiste pas en Syrie à une bataille pour ou contre la démocratie mais à une guerre civile entre le gouvernement et l’opposition dans un pays multi-religieux. Il y a peu de militants de la démocratie en Syrie. Mais il y a pléthore de combattants d’Al Qaida et d’extrémistes de tout poil combattant le gouvernement. Le département d’Etat américain lui-même a désigné le Front Al Nusra et l’Etat islamique en Irak et au Levant comme des organisations terroristes. La guerre civile, alimentée par les armes étrangères livrées à l’opposition, est une des plus sanglantes au monde.

Les mercenaires des pays arabes qui combattent là et les centaines de djihadistes qui viennent des pays occidentaux, et même de Russie, sont une vraie préoccupation pour nous. Ne risquent-ils pas de revenir dans nos pays avec l’expérience acquise en Syrie ? Après tout, des extrémistes sont bien partis au Mali après avoir combattue en Lybie. C’est une menace pour nous tous.

Dès le début, la Russie a poussé au dialogue pacifique pour permettre aux Syriens d’établir un plan de compromis pour leur propre avenir. Nous ne sommes pas en train de protéger le gouvernement syrien mais le droit international. Nous avons besoin d’utiliser le Conseil de Sécurité des Nations Unies et nous croyons que préserver la loi et l’ordre dans notre actuel monde complexe et turbulent est un des rares moyens d’empêcher les relations internationales de tomber dans le chaos. La loi est la loi et nous devons la suivre, qu’elle nous plaise ou non. Selon la loi internationale en vigueur, la force n’est autorisée qu’en cas d’auto-défense ou par décision du Conseil de Sécurité. Toute autre chose n’est pas autorisée par la Charte des Nations Unies et constituerait un acte d’agression.

Personne ne doute qu’on ait utilisé des gaz empoisonnés en Syrie. Mais on a toutes les raisons de croire qu’ils n’ont pas été utilisés par l’Armée syrienne mais par les forces de l’opposition, pour provoquer l’intervention de leurs puissants parrains étrangers, qui seraient du même côté que les fondamentalistes. Les sources selon lesquelles des djihadistes prépareraient une autre attaque, cette fois contre Israël, ne peuvent être ignorées.

C’est inquiétant que l’intervention militaire dans les conflits intérieurs des pays étrangers soit devenue une banalité pour les Etats-Unis. Est-ce l’intérêt à long terme de l’Amérique ? J’en doute. Des millions de personnes dans le monde voient de moins en moins l’Amérique comme un modèle de démocratie mais comme un Etat qui ne croit que dans la force brute, fabriquant des coalitions sous le slogan « vous êtes avec nous ou contre nous ».

Mais la force a montré qu’elle est vaine et inefficace. L’Afghanistan est laissé à lui-même et personne ne sait ce qui va se passer lors du retrait des forces internationales. La Lybie est divisée entre ses tribus et ses clans. En Iraq, la guerre civile continue avec des douzaines de morts chaque jour. Aux Etats-Unis, beaucoup établissent une analogie entre l’Iraq et la Syrie et se demandent pourquoi leur gouvernement voudrait répéter les erreurs du passé.

Quels que soient les objectifs et la sophistication des armes, on n’évitera pas les victimes civiles, y compris les vieillards et les enfants, que les frappes sont censées protéger.

Le monde réagit en se posant la question : si vous ne pouvez pas compter sur le droit international, il faut trouver d’autres moyens d’assurer sa propre sécurité. Ainsi, de plus en plus de pays cherchent à acquérir des armes de destruction massive. C’est logique : si vous avez la bombe atomique, personne ne vous attaquera. Il nous reste à faire des discours sur la nécessité de la non-prolifération quand en réalité, elle est grignotée.

Nous devons donc arrêter d’utiliser le langage de la force et revenir sur le chemin du règlement des problèmes de façon civilisée, diplomatique et politique.

Une nouvelle chance d’éviter l’action militaire est apparue ces derniers jours. Les Etats-Unis, la Russie et tous les membres de la communauté internationale doivent profiter de la volonté du gouvernement syrien de placer son arsenal chimique sous contrôle international à des fins de destruction subséquentes.

Jugeant des déclarations faites par le président Obama, les Etats-Unis voient cela comme une alternative à l’action militaire.

Je salue l’intérêt que montre le président à continuer le dialogue avec la Russie sur la Syrie. Nous devons travailler ensemble à maintenir cet espoir comme nous en sommes convenus au G8 de Lough Erne en Irlande du Nord en juin, et orienter la discussion à nouveau vers les négociations.

Si nous pouvons éviter la force contre la Syrie, cela va améliorer l’atmosphère des affaires internationales et renforcer la confiance mutuelle. Cela sera notre succès commun et ouvrira la porte à la coopération sur d’autres questions difficiles.

Mon travail et mes relations personnelles avec le président Obama est marqué par une confiance de plus en plus grande. J’apprécie. J’ai étudié scrupuleusement son discours à la nation de mardi. Et je suis en désaccord avec son insistance sur l’exception américaine, affirmant que la politique des Etats Unis est ce « qui fait l’Amérique différente. C’est ce qui fait de nous une exception ». C’est extrêmement dangereux d’encourager les gens à se considérer eux-mêmes comme exceptionnels, quelque soient les motifs. Il y a de grands et de petits pays, des riches et des pauvres, certains avec de longues traditions démocratiques et certains cherchant leur voie vers la démocratie. Leurs politiques diffèrent aussi.

Nous sommes tous différents mais lorsque nous demandons la bénédiction du Seigneur, nous ne devons pas oublier que Dieu nous a créés égaux.

Miscou - 11 septembre 2013

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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 18:03

Quelle est sa spécificité ? Pourquoi est-il magique ?

Rachmaninov

« Son jeu se distinguait de celui des autres interprètes par son caractère impérieux. Il n’allait pas à la rencontre de l’auditeur, de ses attentes, de sa conception de l’œuvre exécutée ; il allait, au contraire, à rebours de tout cela ; il opposait clairement, fermement, à ce que l’on attendait, une autre interprétation, subjuguant implacablement son auditoire.  J’ai observé cette même singularité chez d’autres interprètes de génie, par exemple chez Chaliapine ; c’est cette singularité qui, selon moi, distingue le génie du talent. Dans cette opposition, il n’y avait rien d’affecté ni d’intentionnel. Rachmaninov jouait ainsi non parce qu’il s’efforçait d’interpréter autrement, mais parce que sa personnalité, sa nature artistique le voulaient ainsi, parce qu’il ne pouvait jouer différemment … »

Extrait d'article "Pachmaninov et Skriabin" de G.Kogan

Le cinq juin dernier, un concert a été donné dans la résidence de l’ambassadeur de Russie à Paris, pour célébrer le 140ème anniversaire de la naissance de Rachmaninov. 1873…2013. Le nom de Rachmaninov est inscrit, en notes éternelles, dans l’histoire de la musique russe et de la musique mondiale. À l’occasion de ce 140ème anniversaire, des œuvres parmi les plus appréciées du grand compositeur, chef d’orchestre et pianiste virtuose, ont une fois de plus touché le cœur de chacun d’entre nous.

Les pianistes Guillaume Vincent et C.N Markarova, ainsi que son élève, Valery Koutcherenko, ont interprété les préludes opus 32, composés en 1910, des pièces extraites des opus 3 et  9, ainsi que la célèbre « Polka italienne ».

Ces mélodies, si célèbres et si appréciées, ont entraîné l’assistance dans un autre monde, le monde fascinant de la musique. Si seulement les notes du piano résonnaient plus fort que tous les scandales, toutes les catastrophes et tous les conflits, dont le flot continu nous submerge continuellement… Si seulement davantage de gens, en Russie et dans le monde entier, écoutaient cette voix étonnante et éternelle, d’une profondeur infinie…

AmbRachm

Il ne s’agit pas simplement de prendre conscience de notre héritage historique et d’en être fier, ni de perpétuer de grandes traditions culturelles, aujourd’hui reléguées au deuxième plan, derrière une culture de masse, venue tout droit des côtes de Californie. Ce qui est en jeu ici, c’est la pensée russe, si belle et presque insaisissable (pour certains sans existence réelle), avec toute sa profondeur, son énergie, sa force singulière et inexplicable qui nous vivifie…une force que l’on ne peut comprendre, apprivoiser et s’approprier qu’à travers le prisme de l’âme russe, qui pénètre notre musique et notre littérature. Souhaitons que de plus en plus de gens aillent au-delà de cette surface glacée, au-delà des films, des livres et des informations sans âme et ineptes, qui nous détournent de l’essentiel.  Les notes du piano se feront alors plus éclatantes.

Maria Sinditskaya

Pour association Centre de Langue et Culture Russe

juillet 2013

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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 17:51
Gliniasti-copie-1

 Monsieur l’Ambassadeur, lors de sa première visite à Moscou, le Président de la République française, M. François Hollande, avait promis une simplification du régime des visas pour les citoyens russes. Quand les barrières des visas tomberont-elles en Europe ?

  Je ne peux pas donner une date qui n’a pas encore été fixée par les parties aux discussions, qui sont la Fédération de Russie et la Commission européenne qui représente les positions des 26 Etats de l’espace Schengen. Un accord a été trouvé lors du conseil UE/ Russie de décembre sur la liste des étapes conjointes à accomplir par les deux pays avant un accord sur la suppression de ce régime des visas que la France souhaite, car il constitue une entrave majeure à l’approfondissement de notre relation. Nous avons fait tout ce qu’il était possible pour faciliter la délivrance par nos consulats de visas Schengen de court séjour multi entrées, 40% des visas délivrés le sont pour une durée de plus de trois mois qui peut aller jusqu’à cinq ans. Alors que le code communautaire des visas prévoit une délivrance dans la limite maximum de 15 jours, nos délais ont été raccourcis au maximum (trois jours dans la majorité des cas pour les demandes individuelles, compte tenu des volumes c’est un peu plus long avec les agences touristiques qu’il faut bien choisir !) et nous sommes sur le point d’ouvrir, courant juin, des centres de dépôts de visas dans plusieurs grandes villes de Russie (Nijni-Novgorod, Kazan, Rostov sur le Don, Novossibirsk et Vladivostok).

Dans l’un de vos entretiens, vous avez déclaré que la crise de la zone euro était derrière. Dans le même temps, beaucoup d’experts estiment que la reprise des marchés financiers observée en Europe ces derniers mois est éphémère. Comment peut-on rassurer les investisseurs ?

 Je persiste et je signe : le plus dur de la crise de la zone euro est derrière nous. En adoptant un mécanisme européen de stabilité qui sera pleinement actif cette année, les Etats de la zone euro ont créé en moins de deux ans une nouvelle institution financière internationale qui pourra lever jusqu’à 700 milliards d’euros pour venir en aide (sous conditions naturellement) à des Etats en difficulté. C’est un signal très clair qui a été adressé aux marchés, qui ont d’ailleurs plutôt favorablement réagi aux mesures européennes et nationales prises dans l’UE cette dernière année. En France, l’objectif de réduction du déficit public a été tenu en 2012 ; mais il n’est pas question de s’en tenir à une rigueur stérile, le Gouvernement a aussi adopté en novembre 2012 un plan pour la compétitivité destiné à relancer notre économie, notamment en accordant 20 milliards d’allègement fiscaux annuels aux entreprises. L’ajustement et le soutien à la croissance doivent aller de pair et non s’opposer ! Les investisseurs sont les bienvenus en France et ils le savent : la qualité de nos infrastructures (transport, énergie, télécommunications…) et de nos ressources humaines, la sécurité juridique que nous offrons et l’accès un large marché européen de 500 millions de consommateurs, voici quelques-uns des atouts de la France, qui explique qu’elle soit toujours plébiscitée par les investisseurs étrangers. Parmi eux, les Russes sont encore discrets, mais ils sont eux aussi de plus en plus nombreux à s’intéresser aux offres d’investissements en France.

Dans quelle monnaie conseilleriez-vous de placer ses économies ?

 C’est une affaire de choix personnel, mais mon compte est naturellement en euros. La monnaie unique fait désormais partie au côté du dollar et du yen du portefeuille des actifs des Banques centrales des économies majeures et des BRIC : la Banque centrale russe, par exemple, détient près de 40% de ses réserves de devises en euros.

Si l’on veut économiser, il faut choisir une monnaie au faible taux d’inflation. C’est l’une des remarquables réussites de l’euro, qui a permis de contenir l’inflation dans la zone euro et en France au cours de la décennie écoulée. Et il faut choisir une monnaie stable, ou qui s’apprécie : depuis sa création, l’euro a ainsi gagné plus de 40% par rapport au dollar. De ce point de vue, l’euro est également un bon placement.

La France se révèle le troisième investisseur en Russie après l’Allemagne et la Suède. Comment évaluez-vous les relations économiques et commerciales entre la France et la Russie ?

 Depuis l’an 2000, nos échanges économiques bilatéraux ont été multipliés par quatre : aujourd’hui, ils représentent 20 milliards d’euros par an, la part des exportations française étant de 9 milliards dans ce total. Nous sommes présents dans tous les principaux secteurs de l’économie : agroalimentaire, industrie aéronautique, automobile et ferroviaire, pharmaceutiques et cosmétiques, énergie et télécommunications. Environ 400 entreprises françaises sont implantées en Russie, et plus de 6 000 ont des relations commerciales. C’est beaucoup mieux qu’il y a dix ans, mais c’est trop peu en regard du potentiel offert par la Russie et des capacités des entreprises françaises ; c’est pourquoi la dernière visite du président Hollande à paris a été placée sous le signe de la poursuite du développement de nos relations économiques. Cette impulsion de haut niveau, mais aussi la structuration de la communauté d’affaire franco-russe, et notre progression dans la connaissance les uns des autres nous permettrons de mieux faire encore au cours de la décennie qui vient.

Gérard Depardieu a-t-il considérablement terni l’image de la France ? La législation fiscale en Russie est aujourd’hui plus avantageuse pour les riches que dans les pays de la zone euro. La quantité de citoyens français souhaitant acquérir la nationalité russe peut-elle croître ?

 Plusieurs Français sont détenteurs de la nationalité russe, mais tous n’ont pas la notoriété de M. Depardieu ! Je ne connais naturellement pas le nombre de ces Français ayant acquis la nationalité russe. Mais ce que je peux vous dire, c’est que la communauté française en Russie croît régulièrement, au rythme des relations économiques de nos deux pays. Les quelques 3 000 Français de Russie de l’an 2000 sont désormais 5 000, pour l’essentiel implantés à Moscou. On trouve cependant dans les régions russes une ville comme Kalouga, où vivent quelques 350 Français attirés ici comme les grandes entreprises françaises par le dynamisme de la région.

Qu’est-ce qui inquiètent aujourd’hui les hommes d’affaires français souhaitant investir dans l’économie russe ?

 Je pense que la plupart des investisseurs potentiels en Russie hésitent, car ils connaissent mal la Russie, à s’engager dans un pays dont les dimensions donnent déjà le vertige. Il faut leur répéter sans relâche que la Russie évolue très vite, que des réformes économiques d’ampleur ont été conduites au cours de la décennie passée, que la législation et la réglementation russes se sont nettement rapprochées des standards européens, et que la récente adhésion de la Russie à l’OMC devrait accélérer ce processus. Et puis vous savez, plus que les meilleurs arguments rationnels, il faut les convaincre par l’exemple : leur montrer les investisseurs français qui ont déjà fait le choix de venir en Russie et qui en sont ravis !

Sur quelles questions la France et la Russie doivent-elles coopérer aujourd’hui ?

 Le champ potentiel de la coopération franco-russe est infini ! Nos deux pays doivent naturellement poursuivre leur coopération bilatérale économique, technique, culturelle et universitaire. Mais ils devront surtout savoir trouver ensemble les réponses aux grands défis globaux de l’humanité du XXIe siècle : changement climatique et crises sanitaires, raréfaction des ressources naturelles disponibles (nous serons 9 milliards sur Terre en 2050, d’après les projections de l’ONU), sans oublier les menaces transnationales du terrorisme, des trafics et du crime organisé ou de la prolifération des armes de destruction massive. Pour le bien commun de nos deux pays qui entretiennent une longue relation d’amitié, il est donc nécessaire que cette coopération réalise tout son potentiel, et c’est ce à quoi nous travaillons chaque jour avec nos amis russes.

Olga Boucharova
publié le 10 juin 2013

 

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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 15:47
INSTITUT DE LA DÉMOCRATIE ET DE LA COOPÉRATION

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Yvan BLOT Natalia NAROCHNITSKAYA 

                    Par Yvan Blot

IDC le 30 janvier 2013

 

Les rapports sur les droits de l’homme en Occident établis par le ministère des affaires étrangères de la Fédération de Russie montrent que la violation des droits de l’homme peut se rencontrer partout y compris aux Etats-Unis d’Amérique et à l’Union européenne et ses Etats membres. Avant de donner des leçons au reste du monde, encore faut-il être soi-même exemplaire.

Le rapport du commissaire pour les droits de l’homme Konstantin Dolgov est particulièrement bienvenu lorsqu’on lit par exemple dans l’International Herald Tribune un article sur  « les deux Russies » de MM. Corboy ancien ambassadeur de la commission européenne en Arménie et Géorgie, Courtney ancien ambassadeur US au Kazakhstan et en Géorgie et Yalowitz ancien ambassadeur en Belarus et en Géorgie. Ces trois diplomates écrivent crument : « l’Occident doit faire revivre sa diplomatie des droits de l’homme telle qu’elle était contre l’Union soviétique à l’égard de la Russie actuelle : il faut dénoncer publiquement la répression et soulever le maximum de cas individuels à niveau élevé. L’Occident a été trop tolérant face aux violations des droits de l’homme dans le Caucase du Nord » ou encore « il faut utiliser le système bancaire américain contre les Russes qui violent les droits de l’homme ». Dans cet article, les auteurs prétendent coopérer avec une Russie « moderne » et libérale contre une Russie rétrograde et patriotique (sic). Il semble que le patriotisme américain soit progressiste et que celui des Russes soit nécessairement rétrograde !

Face à cette attitude ouvertement agressive, il importe de demander à ces messieurs de balayer d’abord devant leur porte et c’est ce que fait M. Dolgov en rappelant un certain nombre de violations des droits de l’Homme dans les USA et l’UE vus par les associations occidentales spécialisées dans ces sujets.

1/ La mauvaise application des droits de l’homme en Occident, 

Il est frappant en lisant les rapports sur les droits de l’homme aux Etats-Unis et dans l’Union européenne de voir que certains thèmes reviennent régulièrement : la situation carcérale, la situation des minorités, la liberté d’expression sont des sujets majeurs où les associations qui font fond de commerce de la défense des droits de l’homme sont dénonciatrices de façon récurrente.

Toutefois, certains sujets sont peu abordés ou ignorés, tels la situation des majorités (et pas seulement des minorités); les maux sociaux que sont le trafic de drogue, des êtres humains ou la corruption; certains droits sociaux concernant la propriété ou l’emploi ou la liberté religieuse mériteraient aussi d’être évoqués.

Les rapports ont le grand mérite de rappeler que certains Etats donneurs de leçons doivent réexaminer leurs propres politiques. Toutefois, on pourrait aller encore plus loin dans la critique en abordant d’autres sujets qui ne mobilisent pas nécessairement les associations spécialisées.

1.1 Voyons les sujets abordés en priorité ; En tête vient la situation carcérale. Les Etats-Unis ont actuellement la plus importante population carcérale du monde avec plus de 2,5 millions d’individus. De nombreux abus, notamment sexuels, sont pratiqués dans les prisons américaines. Par ailleurs, la volonté de rentabiliser certaines prisons aboutit à créer une économie parallèle de détenus. En France même, le taux d’emprisonnés est beaucoup plus faible mais on constate les mêmes abus, notamment sexuels que dans les prisons américaines. Dans la plupart des Etats occidentaux, les prisons sont surpeuplées avec tous les inconvénients graves que cela représente. La situation ne s’améliore pas car le nombre de crimes et de délits augmentent très nettement, ce qui accroit d’autant la population emprisonnée. En France, le nombre de crimes et de délits, stable de 1945 à 1968 autour de 1,5 million d’actes est monté à 4,5 millions à présent. Aux USA, le nombre de prisonniers monte en flèche : il est passé de 500 000 en 1980  à 2,5 millions aujourd’hui soit 714 pour 100 000 habitants, dix fois plus qu’en France. 26%  de ces incarcérés n’ont pas la nationalité américaine.

       Les Américains cherchent à rentabiliser leurs prisons dont certaines sont privatisées. Une     « économie carcérale » se développe comme dans les anciens Etats totalitaires.

Dans presque tous les pays visés par les deux rapports, on note que les prisons sont surpeuplées avec tous les inconvénients graves pour les prisonniers.

En plus des prisons légales, le rapport sur les USA  donne des indications sur les prisons secrètes de la CIA qui seraient au nombre de huit et qui échappent totalement à l’Etat de droit.

1.2                  Le deuxième sujet abordé par les rapports est celui du statut des minorités et des immigrants. De nombreuses violations des droits de l’homme sont relevées. Mais à ce sujet on pourrait ajouter la violation des droits des majorités. On cite dans presque tous les Etats des violations des droits de l’homme à l’égard des minorités rom ou gens du voyage. Mais on pourrait ajouter tout aussi bien les violations des droits de la majorité, par exemple sous la forme de cambriolages systématiques subis par les populations de souche avoisinantes de la part de membres de la minorité Rom.

1.3                  Lorsque j’étais député et rapporteur du budget du ministère de l’intérieur en France, j’avais publié la sur-criminalité des étrangers dans certains domaines : le trafic de drogue et d’êtres humains notamment. N’y a-t-il pas là aussi viol des droits de l’homme des populations de souche qui n’ont jamais approuvé par référendum la venue d’immigrés de masse mal intégrés dont certains sont délinquants ?

1.4                  Les rapports notent des atteintes à la liberté d’expression : la France notamment est souvent condamnée au niveau européen dans ce domaine. Dans beaucoup de cas, l’atteinte a la liberté n’est pas juridiquement facile à prouver. Des journalistes en privé disent fréquemment qu’ils n’écrivent pas ce qu’ils veulent par peur d’être licencié. Un journaliste d’un grand quotidien du matin m’a confirmé qu’il lui était difficile d’écrire sur la Russie autrement que de façon négative. La liberté religieuse est aussi parfois mise en cause.

Les violations des droits de l’homme dont parle M. Dolgov concernent le droit pénal. C’est essentiel. Mais je voudrais dire ici un mot sur le droit constitutionnel qui est plus dans ma spécialité.

2/ Le cas de la France du point de vue du droit constitutionnel : la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789  est-elle correctement appliquée ? 

La non application intégrale de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 débouche en effet sur une « démocratie fictive ».

On peut voir le fossé qui sépare la théorie de la réalité en examinant la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Cette déclaration, contrairement à ce que l’on croit généralement, n’est pas vraiment appliquée dans notre pays et en voici la démonstration :

Article 1er :  « les hommes naissent libres et égaux en droits ». Le principe fait l’unanimité ou presque mais l’absence de démocratie directe interdit au citoyen de participer à la confection des lois et réserve ce privilège aux seuls parlementaires (en théorie). Il y a donc deux sortes de citoyens : les citoyens passifs (qui n’ont que le droit de voter pour les candidats au parlement choisis à l’avance par les partis politiques) et les citoyens actifs que sont les membres de la « classe politique », politiciens professionnels qui cooptent ceux qui seront admis dans la caste. L’article 1er est donc violé. Il est aussi violé par la notion de « grands électeurs » qui seuls peuvent voter pour le Sénat. Tous les électeurs ne sont pas égaux !

Article 2 : «  le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, l’égalité, la propriété et la résistance à l’oppression ». Il y a beaucoup à dire sur la garantie des trois premiers droits. Notons qu’en excluant la démocratie directe, notre système réduit la liberté des citoyens et empêche toute « résistance à l’oppression » qui viendrait de nos représentants élus s’ils agissent contrairement aux souhaits du peuple. L’article 2 est donc largement vidé de sa substance. Notre régime est oligarchique ce qui n’est guère compatible avec l’égalité proclamée des citoyens. Quant au droit de propriété, il est battu en brèche notamment par une fiscalité confiscatoire.

Article 3 : « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément ». Cet article ne dit pas : « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans les représentants de la Nation », ce qui est la réalité concrète. L’absence de démocratie directe fait que cet article est violé. Le meilleur exemple est celui du vote du projet de constitution européenne en France. Le peuple a voté « non » à 54,68%   lors du référendum  du 29 mai 2005 décidé par le président de la République d’alors, Jacques Chirac. Mais le pouvoir a fait revoter un texte analogue (celui du traité de Lisbonne)  trois années après en se gardant bien de faire un référendum : le parlement réuni en congrès le 8 février 2008 a défait ce que le peuple avait voulu en adoptant ce traité européen. Après un tel agissement, parler de souveraineté nationale et de souveraineté du peuple relève de la mauvaise farce.

Article 6 :  « La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. » . L’exclusion du referendum et de l’initiative populaire donne le monopole de la rédaction des lois aux seuls représentants élus par le peuple, mais présélectionnés par les partis politiques. Tous les citoyens ne peuvent pas personnellement contribuer à la confection des lois. Quant aux représentants élus, leur rôle est mineur car ils obéissent à leurs chefs de partis. Ce sont les fonctionnaires qui en réalité font la loi : technocratie et non démocratie ! L’article est donc violé.

Article 13 : il précise que la contribution publique « doit être également répartie entre les citoyens, en raison de leurs facultés ». Certains impôts comme l’IRPP  ou l’ISF  ne répondent pas à ce critère et violent cet article en organisant une redistribution des revenus..

Article 14 : « les citoyens ont le droit de constater par eux-mêmesou  par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir (.) » etc. L’absence de referendum fiscal (à la différence de la Suisse, du Liechtenstein ou des Etats de l’ouest des USA) fait que cet article est également violé en partie.

Article 15 :  Il est lettre morte. « la société a droit de demander compte à tout agent public de son administration ». La société n’est pas l’Etat. Actuellement, seul l’Etat peut mettre en cause l’administration des fonctionnaires. Des procédures comme le « recall » américain (referendum pour demander la démission d’un agent public y compris un juge) n’existent pas en France.

Article 16 :   il est violé à deux titres : « toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminés, n’a point de constitution. Nous avons vu que plusieurs droits (droit du citoyen) participer à la confection des lois, droit du citoyen de fixer les impôts notamment) ne sont pas garantis. Quant à la séparation des pouvoirs, elle a été abolie par le régime des partis. Le député de la majorité doit obéir au gouvernement parce qu’il est du même parti politique que le chef de l’exécutif. Il n’y a donc plus de séparation des pouvoirs.

Nous avons ainsi repéré 10 violations sur 17 articles !

Mais nous n’avons pas traité les articles 5, 10  et 11 qui traitent à leur manière de la liberté d’expression. La France en la matière est le pays d’Europe le plus condamné par la Cour européenne des droits de l’homme, juste après la Turquie ! Si on ajoute ces viols supplémentaires, liés notamment aux lois dites « mémorielles » on aboutit à 13 cas de violations sur 17 articles ! Il apparaît donc bien qu’en l’absence de démocratie directe, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789  n’est que très partiellement appliquée. Nous vivons dans une « démocratie fictive » où les droits du peuple sont soumis au bon vouloir de la classe politique qui en détermine les limites et l’application, de façon souveraine.

Cette démocratie de façade masque les pouvoirs réels d’une oligarchie, la « classe politique », qui s’auto recrute par cooptation à l’intérieur des partis politiques. Cette classe politique gouverne avec des collaborateurs issus d’autres professions et qui sont autant de groupes de pression non élus. Nous sommes donc bien en oligarchie ! Mais comme le constatait Aristote, l’oligarchie, c’est l’aristocratie moins la morale, moins le souci du bien commun ! Il est à craindre qu’avec un tel régime, les intérêts particuliers les mieux organisés triomphent en permanence des intérêts relevant du bien commun mais intéressant des citoyens non organisés. C’est bien le sentiment diffus qu’exprime l’électorat dont les sondages montrent le mécontentement croissant.

On pourrait ajouter à ces viols ceux concernant les droits sociaux et notamment le droit de propriété limité par la fiscalité ou le droit à l’emploi mis à mal par un chômage croissant. En France, comme aux USA on a des taux de 10% et de 8%  ce qui n’est pas négligeable. 

3/ Les droits de l’homme et l’éthique traditionnelle : les limites de la démarche en termes de droits de l’homme.

Au delà de tous ces constats, on peut aussi se poser la question de savoir si la problématique des droits de l’homme est posée de façon correcte. Déjà Edmund Burke l’avait critiquée.

Burke, auteur de « Réflexions sur la Révolution de France » n’était pas un réactionnaire mais un « whig », un libéral anglais. Les droits de l’homme en Angleterre lui semblent bons mais les « droits de l’homme » proclamés par la Révolution française lui semblent dogmatiques, moralement et politiquement faux. Ils préparent la dictature de Robespierre car les droits sans la morale ne peuvent protéger les libertés. Il y voit une idéologie hypocrite où les intellectuels et les financiers font une alliance aux dépends du peuple. Les droits de l’homme sont comme un médicament : mal administrés, ils peuvent devenir un poison.

On a des exemples parfois dramatiques de cette dérive : la députée libérale néerlandaise d’origine somalienne Ayaan Hirsi Ali, menacée de mort après l’assassinat du cinéaste Van Gogh avec qui elle avait fait un film sur les femmes brimées par l’islamisme extrême. Cette femme a été chassée de son appartement par le juge au nom des droits de l’homme. Ses voisins avaient fait valoir qu’elle leur faisait courir un risque et que la présence policière permanente troublait la jouissance de leurs droits de propriété. Les USA  lui ont refusé la nationalité américaine, pays où elle s’était un temps réfugiée.

Autre exemple de dérive : l’arrêt Lautsi de la Cour européenne des droits de l’homme en 1969 interdit au nom des droits de l’homme les crucifix dans les salles de classe des écoles publiques en Italie. Après deux ans ou des pays en général de l’Est ont soutenu l’Italie, cette Cour en appel a inversé son jugement. Cela montre que les jugements en matière de droit de l’homme peuvent verser dans l’arbitraire du juge car les déclarations des droits sont très floues sur le plan juridique et permettent des interprétations variées.

Le cas le plus flagrant bien qu’on fasse silence dessus est celui de l’arrêt Dred Scott contre Sandford   de la Cour suprême des Etats-Unis le 6 mars 1857. L’arrêt déclare que le Congrès  ne peut interdire l’esclavage au Missouri conformément au 5ème amendement qui garantit le droit de propriété. La doctrine des droits de l’homme de l’époque s’exprime ainsi (Lecompton bill) : « le droit de propriété est supérieur à toute sanction constitutionnelle et le droit de propriété sur un esclave est identique et tout aussi inviolable que le droit du propriétaire de n’importe quelle autre propriété. » La Cour suprême a interprété la constitution américaine et son bill of right d’alors dans un sens esclavagiste au nom des droits de l’homme !

On voit donc que l’application sans discernement des droits de l’homme peut se retourner contre la démocratie et même contre les droits de l’homme eux-mêmes.

C’est pourquoi le patriarche de Moscou et de toutes les Russies Cyrille 1er dans son livre « l’Evangile et la Liberté » (Editions du Cerf, 2006) écrit à juste titre ceci : « d’un côté, les droits de l’homme servent le bien (..) les droits de l’homme sont un appel à résister à tout abus, humiliation ou mal qui peuvent être infligés à une personne humaine (..) Mais d’un autre côté, nous sommes témoins que les droits de l’homme dissimulent quelquefois le mensonge, l’injustice, le dénigrement des valeurs religieuses et nationales (..) la pensée occidentale depuis Jean-Jacques Rousseau est convaincue qu’il suffit de donner à l’homme sa liberté et de lui assurer ses droits pour qu’il choisisse inévitablement le bien ».

Tout est donc dans la pratique réelle des droits de l’homme et non dans leur se seule proclamation comme les rapports de M. Dolgov le montrent. De plus, dans les cas que nous avons cités, l’arrêt Lautsi, le jugement de la député Hirsi Ali ou l’affaire Dred Scott, les droits de l’homme sont utilisés par une cour de justice européenne pour supprimer une liberté religieuse, par un tribunal hollandais pour expulser de son domicile une femme menacée de mort par des extrémistes, ou, plus anciennement il est vrai, pour justifier l’esclavage aux Etats-Unis d’Amérique.

Le patriarche Cyrill n’a pas tort lorsqu’il affirme que « la philosophie des droits de l’homme a acquis par dérive non seulement un caractère antichrétien mais amoral (..) La philosophie des droits de l’homme sert souvent à justifier les violations des normes éthiques : le culte de la violence, du gain et de la consommation, les avortements, l’homosexualité, l’euthanasie, etc.

Il  conclut en disant que la Russie peut apporter un message nouveau d’équilibre entre les droits de l’homme et les normes éthiques, donc des devoirs indispensables à la survie d’une société. « Une grande partie des sociétés actuelles, y compris occidentales, se trouvent aujourd’hui dans un état lamentable : les liens sociaux deviennent plus faibles, les valeurs de la famille sont en décadence, la démographie est en baisse. La raison en est l’absence d’un soutien systématique des normes éthiques dans la vie sociale par les Etats démocratiques. Une telle politique aboutit au déchaînement des passions humaines qui détruisent la société. Pour cette raison, en élaborant le système de défense des droits et des libertés individuelles, nous ne devons pas oublier de prendre des mesures pour affermir les principe éthiques et conciliaires sans lesquels la réalisation de la liberté de la personne est impossible ».

Je pense que dans l’application des droits de l’homme, aucun Etat n’est un modèle. L’Occident a un système carcéral scandaleux comme le montre M. Dolgov, notamment les Etats-Unis. L’Occident est plus oligarchique que démocratique sauf la Suisse où le peuple peut faire respecter sa volonté comme l’avait montré Alexandre Soljenitsyne dans son livre « Du grain tombé entre les meules ».

Mais surtout, l’Occident est affecté par une grave crise morale due à son idéologie de fait, différente de ce qui est proclamé ! C’est la surévaluation de l’ego individuel au mépris des traditions spirituelles, c’est le culte de l’argent, c’est le culte des masses et la marginalisation des personnalités, c’est le culte de la technique et de la rentabilité financière à court terme au détriment de l’art de vivre et de la famille.

Le résultat est une montée de la criminalité où les victimes voient leurs droits théoriques niés et où les auteurs des crimes sont les produits d’une société spirituellement malade. C’est pourquoi l’autocritique serait pour les USA et les Etats de l’Union européenne un premier pas pour un vrai redressement moral. Les rapports du Commissaire russe aux droits de l’homme M. Dolgov sont un premier pas pour aider l’Occident en ce sens.

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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 16:06
Depardie

Gérard Depardieu est mon ami. Depuis plus de vingt-cinq ans. Et il le restera toujours. Quoi qu'il dise. Quoiqu'il fasse. C'est ma conception de l'amitié: irréversible, elle ne se marchande pas.   

Nous avons parlé de tout. Nous avons travaillé ensemble, quand il a voulu tenir, si magnifiquement, le premier rôle d'une de mes pièces, que je n'avais même pas osé lui faire lire, parce qu'il n'avait pas remis les pieds sur les planches depuis plus de quinze ans.

Gérard est la démesure même. Gérard déteste les frontières, les limites, les interdits. Il suffit qu'on prétende lui défendre de faire telle ou telle chose pour qu'il en ait une envie irrésistible.

Gérard est mille personnes. Il est tous les rôles qu'il a tenus, dont il garde la vie en lui. Et tous ceux qu'il tiendra. Il est toutes les vies qu'il a eues. Et qu'il a encore. Parce que, faute de pouvoir vivre mille vies successives, il les vit simultanément.

Un citoyen du monde

C'est pourquoi la question de sa nationalité n'a aucun sens: il est, bien sûr, français, plus que tout autre; et bien mieux que la plupart de ses détracteurs ne le seront jamais. Et il le restera, quoi qu'il veuille; même s'il tente de s’échapper à lui-même. Même s’il prend provisoirement un autre passeport belge, russe, azerbaïdjanais ou vénézuélien. Car il ne lui appartient pas d'en décider: il est un acteur français. Il porte en lui la musique de la langue française et d'aucune autre. Il ne serait rien sans le cinéma français, donc sans les contribuables français, qui le financent largement. Il est aussi un paysan, un entrepreneur, un commerçant français.  

Mais il est aussi bien autre chose. Un citoyen du monde, libre, provocateur, curieux de tout, détestant la médiocrité, ne supportant donc pas, en particulier, d'être qualifié de «minable» parce que ce mot constitue pour lui la pire des insultes: minable renvoie à minuscule. Pas ça. Pas lui.

Et si son histoire fascine tant, si on en parle dans tous les médias du monde, c'est que Gérard Depardieu est bien plus que lui-même: il est le nom qu'on donne aujourd'hui au mal-être français. Et même, plus largement, à celui de la condition humaine.

Il est d'abord le révélateur d'un peuple mal à l'aise avec lui-même: en France, les riches sont mécontents, parce qu'ils sont dénigrés, montrés du doigt. Les pauvres le sont aussi, parce qu'ils sont au chômage ou menacés de l'être. Tous sont tentés de partir et l'admirent pour l'oser. Il est celui que tous voudraient être: multiple, insaisissable, refusant toute hiérarchie. Tout à la fois Gavroche et Jean Valjean.

Gavroche et Jean Valjean

Il est aussi, comme la plupart des êtres humains, incapable de se satisfaire d'une seule vie. Tentant dramatiquement d'en vivre plusieurs à la fois, réelles et  virtuelles.

Gérard Depardieu est donc aussi le nom qu’on peut donner à la tragédie de l'être humain, incapable d'échapper à son enveloppe charnelle. Et qui, malgré tous ses subterfuges, malgré le divertissement de soi et des autres, sait qu'il  reste mortel.    

Et comme presque tous ceux qui ont cette lucidité-là, il se déteste de se savoir mortel. Et il accélère ce qu’il redoute, pour ne pas avoir à l’attendre.

C'est cela qu’il faut le plus apprendre de Gérard Depardieu. Et c’est de cela qu’il faut le plus se méfier: que la fascination d'un peuple pour un homme, qui le représente si bien, ne le pousse pas à s'autodétruire.

Jacques Attali

state.fr -  7 janvier 2013

 

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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 11:01

Nomination  à l’École des Hautes Études Économiques

RAR12

                                                                          Par Aleksandre  Rar,

 Directeur du Centre « Berthold Beitz »  de Coopération avec la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie et l’Asie Centrale auprès du Conseil Allemand de Politique Extérieure

                                                                                                      Moscou, le 1 décembre 2011.

                  Cher Sergueï Aleksandrovitch, 

                                                                 Excellences, Mesdames et  Messieurs,

 C'est un jour de fête exceptionnel, aujourd’hui, pour ma famille et  pour moi-même. Ma nomination ici, à l’École des Hautes  Études Économiques, est un immense honneur. Je regrette vivement que mon père ne puisse pas  être le  témoin de cet événement. Il a vécu  en Allemagne en tant qu'émigré et  pendant 50 ans, il n’a jamais pu revenir dans son pays, la Russie, qu’il a toujours considérée comme sa véritable patrie. Il s'y est beaucoup investi pour réunir l’Église orthodoxe hors frontières avec l’Église mère du Patriarcat de Moscou. Durant 30 ans, il a animé, sur les antennes de Radio Liberté, des émissions  consacrées essentiellement à des thèmes religieux. En outre, à l’époque de la perestroïka, il a créé l’émission « L’Allemagne Partenaire ».

 Le partenariat, ou si vous préférez  l’amitié et l’union entre la Russie et l’Allemagne, tel  sera le thème de mon intervention d’aujourd’hui.

Je  n’ai pu me rendre moi-même en Russie,  dans la patrie de mes ancêtres, qu’à l’âge adulte de 30 ans. Avant cela,  il ne nous était pas possible, à nous les représentants de l’ancienne émigration, de nous rendre en URSS. Nous  restions des personnes politiquement indésirables.  En cet instant si émouvant pour moi et au risque de tomber dans le pathétique, je ne puis  m’empêcher de dire une chose : pour pouvoir me consacrer à la Russie, en tant que savant et politologue, j’ai dû faire des études. Mais en ‘revenant au pays’,  il me semble que  j’ai  réalisé en fait  le vœu de mon père et de mes grands-parents russes qui avaient  quitté la Russie après la révolution d’octobre.

Je pense que beaucoup d’entre vous, dans cette salle, me connaissent par mes conférences, par mes interventions à la télévision russe, ou peut-être même par mes livres. Comme par exemple « Un Allemand au Kremlin ». J’avoue que j’ai été très flatté, il y a quelques jours, en apprenant qu’un journal russe m’avait désigné, non pas comme ‘politologue germanique’  mais comme ‘politologue germano-russe’.

Pourquoi   vous raconter  tout cela ? À vrai dire, il me semble que dans ce travail difficile qui est le mien – celui d’être l’intermédiaire  entre la Russie et l’Allemagne – j’ai acquis la confiance de l’une et de l’autre des parties. Beaucoup de gens en Allemagne me manifestent leur confiance lorsque je leur explique les difficultés de la métamorphose par laquelle la Russie passe depuis  20 ans. Et en même temps, j’ai l’impression qu’ici,  en Russie aussi, on me croit et on me fait confiance quand j’explique l’Allemagne et l’Europe aux élites russes et à l’opinion publique. Je vous remercie de cela. De ce point de vue, je comprends  aussi tout l’honneur qui m’est fait de m’attribuer cette fonction  au sein de votre institut.

Je suis un citoyen  d’Allemagne. L’Allemagne est ma première patrie. C’est dans un cadre allemand que s’est construite ma personnalité, c’est en Allemagne que  j’ai effectué ma carrière politique  et que j’ai l’honneur d’être consultant du gouvernement. Je connais parfaitement les intérêts allemands mais je ressens aussi très bien les intérêts russes. Inconsciemment, j’essaie de conduire les deux pays vers quelque chose de commun.  Parfois  j’y parviens,  souvent  je n’y parviens pas.  Je voudrais parler de cela aujourd’hui.

Dans mon intervention d’aujourd’hui, je vais  essayer de trouver une réponse à 5 questions qui se posent. Elles concernent toutes  les relations germano-russes.

La première question pourrait être formulée ainsi : pourquoi ne sommes-nous pas ensemble ?Car en effet, après l’ère communiste en Russie, beaucoup de gens était persuadés que la future Europe allait  être construite  par l’Allemagne réunifiée et la Russie libre.

La deuxième question concerne l’efficacité de la politique orientale traditionnelle – appelée l’Ostpolitik– qui a pour slogan « des changements par des échanges commerciaux ». A mon avis, c’est l’attitude la plus constructive au service de la politique extérieure contemporaine.

La troisième question concerne les origines et le contenu de l’amitié entre la Russie et l’Allemagne.  Comment est-il  resté possible ,  après toutes les horreurs causées à l’URSS par l’Allemagne hitlérienne  et après  presque 40 ans, par ailleurs, d’occupation soviétique de l’Allemagne de l’Est, qu’il subsiste  entre les deux pays plus d’émotions positives qu’entre la Russie et les autres pays européens ?

La quatrième question consiste à savoir pourquoi l’Allemagne n’a pas pu profiter d’un facteur essentiel, à savoir la « germanophilie » de Vladimir Poutine,  dans le but de rapprocher encore davantage les intérêts de nos deux pays ? Car chacun sait que jusqu’à aujourd’hui Poutine essaie de construire une politique russe occidentale axée pour beaucoup sur l’Allemagne.

Et enfin, voici la cinquième question. J’ai publié il y quelques temps, en Allemagne, un nouveau livre intitulé « L’ennemi froid ». Ce livre est un appel venu du cœur. Je l’ai écrit en plein désespoir. J’ai réalisé subitement  que l’Europe occidentale avait renoncé  de son plein gré à sa partie orientale. Nous n’avons plus aujourd’hui d’Europe Orientale. Pour l’Union Européenne, l’espace qu’occupait l’Empire Russe  d’autrefois  est une Wider Europe. Au mieux, un « strategic  neighbourhood ». Vous ne trouverez pas aujourd’hui dans toute l’Union Européenne une seule personne  qui croie sérieusement  à une « maison européenne commune » qui s’étendrait de l’Océan Atlantique à l’Océan Pacifique. Cette conception, si populaire il y a 20 ans, est devenue obsolète.  Et que nous est-il proposé en échange de cela ?

D’emblée, je voudrais faire une réserve : dans beaucoup de domaines, je ne comprends pas les européens d’aujourd’hui. Parfois, on a l’impression  tout simplement qu’ils  refusent  la collaboration avec la Russie, qu’ils n’ont pas besoin du gaz russe, qu’ils refusent de tenir compte des intérêts russes. Que la Russie est pour eux un facteur de déstabilisation. On entend même des appels pour  « juguler » une Russie dangereuse.  Si vous voulez, c’est souvent l’Allemagne qui s’oppose à une telle tendance.

Ainsi donc, pourquoi ne sommes-nous pas ensemble ?

Revenons  ensemble un instant à  la fin des années 80. L’URSS communiste s’engageait avec la perestroïka sur la voie de la démocratie et des réformes économiques selon le modèle libéral. Nous nous rappelons bien ce qu’écrivaient certains stratèges  comme George Kennan  aux USA ou certaines personnalités comme Soljenitsyne  et Andreï Sakharov en Russie . Après avoir renoncé  au communisme et adopté le système démocratique, la nouvelle Russie aurait dû, dans la logique de l’histoire, arriver aux côtés de  l’Angleterre, de  la France et  de l’Allemagne, comme  un  membre important et  à part entière de la famille européenne. Après la fin de la Guerre froide, l’union démocratique de l’Europe,   ne pouvait pas non plus se faire, dans la même logique,  contre ou bien sans la nouvelle Russie libre.

Si quelqu'un en Occident avait prédit en 1989 que la Russie ne représenterait plus, 20 ans après, aucune menace militaire, que les citoyens russes pourraient quitter leur pays sans entrave, que le capitalisme régnerait en Russie, avec la propriété privée, différents partis, qu'il y aurait à la tête  de ce  pays un jeune juriste et que la Russie  s'engagerait sur la voie de la coopération la plus étroite avec l'Ouest, on l'aurait pris pour un dément optimiste. Personne à l'Ouest ne pouvait prévoir  une telle évolution compte tenu des 70 ans d'histoire soviétique qui précédaient. Cette même logique supposait aussi qu'en cas de changement favorable de situation, les États Unis pourraient quitter le territoire européen, dissoudre l'OTAN et laisser les questions de sécurité en Europe aux mains des européens eux-mêmes.

Nous savons parfaitement que la situation a évolué d'après un scénario totalement différent. L’Occident s'est  laissé aller au triomphalisme  le plus complet en sortant victorieux de la Guerre froide. Au lieu de remercier la Russie et de la récompenser de s'être libérée seule du communisme et d'avoir ainsi  préservé la paix dans le monde, l'Occident s'est mis à renforcer en premier lieu ses institutions au sens le plus large de ce terme en conduisant une politique axée sur ses intérêts personnels. La nouvelle Europe a été construite sur deux « piliers » : l'OTAN et l'UE. La Russie n'a pas pu entrer dans ces organisations pour toute une série de raisons. Par la suite, elle ne s'est pas unie à l'Europe et c'est là, me semble-t-il d'une certaine manière, la tragédie russe.

Durant les années 90, il subsistait encore une chance d'empêcher une nouvelle scission entre Europe-Union européenne et Europe de l'espace post-soviétique que Vladimir Poutine a commencé à désigner depuis quelques temps sous le nom l'Eurasie.  Le Chancelier fédéral allemand Helmut Kohl et son ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher se sont toujours montrés favorables à l'intégration de la Russie au sein de l'Europe. Après la première vague d'élargissement de l'OTAN à l'Est, l'Occident a  accordé à la Russie une compensation de principe, à savoir le droit pour la Russie d'entrer dans le G8, la création de ce qu'on appelle la « troïka » (Allemagne- Russie- France) ainsi que l'intégration de la Russie à l'opération pacificatrice du Kosovo.

Le 11 septembre est apparu subitement comme l'occasion de créer une nouvelle coalition pour combattre le terrorisme international. Moscou a fait des gestes significatifs en direction de l'Amérique en fermant ses anciennes bases soviétiques  à Cuba et en Asie. Poutine est intervenu en proposant à l'Europe une alliance énergétique. La Russie s'est déclarée prête à fournir à l'Europe toutes les ressources énergétiques nécessaires en échange de  la technologie occidentale. L'idée de moderniser  la Sibérie dans un effort commun réunissant la participation de  tous les européens intéressés a même été avancée.

Mais le 11 septembre a exercé sur l'Occident une action spécifique. Celui-ci s'est tout à coup dressé pour défendre ses « valeurs ». Dans la politique orientée vers les « valeurs », que l'Europe occidentale a commencé à exercer dans le cadre de ses priorités, des « dogmes  sont apparus». Du mélange des idées de liberté, d'égalité sociale et d'individualisme est née une « idéologie libérale de caractère militariste. A cause du conflit avec l'Islam intégriste, l'Occident s'est défini une nouvelle « mission », celle de démocratiser le monde environnant. Des conflits sérieux ont alors surgi avec la Russie  dans l'espace  post-soviétique au moment de ce qu'on a appelé  les « r évolutions de couleurs ».

Le conflit axé sur les « valeurs » est devenu le principal obstacle entre la Russie et l'Occident, entre la Russie et l'Union européenne. L'UE a complètement perdu, dans ses relations avec la Russie, ce qui était traditionnellement sa « Realpolitik »  et elle a essayé d'éduquer la Russie dans l'esprit de ses valeurs démocratiques. Malheureusement, certaines tendances russophobes dans la politique des pays nouvellement membres de l'Union européenne n'ont fait que renforcer le conflit initial. En définitive, même si  la Russie ne menaçait plus personne sur le plan militaire, on n'a pas cessé de recevoir  des appels pour mettre en place une nouvelle politique visant à la juguler.

La Guerre froide, dieu merci, a pris fin, en particulier grâce aux énormes efforts de l'Allemagne et de la France. J'évoquerai cette question plus loin.

Répondre à la question de savoir pourquoi nous ne sommes pas ensemble n'est absolument pas facile. Il serait trop simple d'en faire porter toute la responsabilité à la persistance de stéréotypes de la Guerre froide. L'Occident a eu de toute évidence des attentes exagérées vis à vis de la Russie. On était prêt en Occident  à accueillir la Russie dans l'union commune mais avec le statut de « partenaire cadet ». Des  voix se sont faites entendre pour exiger de la Russie le même « repentir » pour le stalinisme que celui  exprimé par 'Allemagne pour l'hitlérisme après sa capitulation en 1945.

Des interprétations divergentes au sujet des événements historiques des années 90 ont aussi contribué à empêcher la réunion de l'Europe. La Russie n'a jamais considéré en effet sa libération du régime totalitaire comme une grande victoire de la liberté. Alors que  c'est ainsi qu'on considère la sortie du communisme dans les pays de l'Europe de l'Est.

Mais le plus important c'est qu'en Occident, après 1991, est apparue une position politique précise qui n'était pas dévoilée publiquement. Elle consistait à vouloir empêcher par n'importe quel moyen la construction d'un nouvel empire russe.

Aujourd'hui, les idées ou les initiatives pour  construire une maison européenne commune viennent uniquement de la Russie. Bien entendu, dans son intérêt, pour qu'elle retrouve son statut influent  avec la nouvelle architecture européenne commune.

 Mais l'Occident ne réagit absolument pas aux propositions de la Russie, la considérant trop faible pour pouvoir proposer sa conception alternative de l'Europe.

C'est ainsi que les propositions de Medvedev, faites en juin 2008 à Berlin pour construire une architecture euro-atlantique de défense commune n'ont reçu aucune réponse de la part de l'Occident. On peut  dire que l'Occident  les a écartées  comme il a écarté la proposition russe de coopérer pour élaborer un système Euro PRO. Un système commun Euro PRO aurait pu rapprocher significativement la Russie de l'Europe, faire de la  Russie le deuxième défenseur de l'Europe contre des attaques extérieures aux côtés de USA.

Le refus constant des USA et de l'Union européenne de rendre à la Russie son statut traditionnel, celui de  grande puissance européenne, provoque de nouveaux conflits dangereux pour l'avenir. Des anciens hommes politiques de l'époque de la Guerre froide , comme Helmut Schmidt, Genscher, Folker Rue? Egon Barr le comprennent bien, ainsi que Kissinger et James Baker. Ils avancent l'idée d'inviter la Russie  à rejoindre l'OTAN. Mais la nouvelle génération de politiciens occidentaux a complètement perdu la notion de ce que signifie  la Russie. La Russie est étrangère aux élites occidentales actuelles.

L’Europe occidentale renonce à adopter pour elle même une position réaliste alors que de toute évidence  elle ne sera en mesure de  relever les défis futurs  qu'avec la  Russie.

Autrefois, on l'avait bien compris.  L’Europe  savait déjà au  XIX° siècle  qu'elle était dépendante des ressources russes, en particulier des ressources énergétiques. Elle effectuait des échanges commerciaux avec la Russie  depuis l'époque d'Ivan le Terrible  si ce n'est pas plus tôt encore. Mais la vraie dépendance économique entre ces pays n'a commencé à se faire sentir qu'au moment où a commencé la révolution industrielle en Europe, à savoir durant la deuxième moitié du 19° siècle.

Les relations commerciales germano-russes ont toujours été au premier plan de la politique économique de la Russie avec les autres puissances européennes.

Durant la première décennie du 20° siècle, l'Allemagne fournissait quantitativement à la Russie autant de marchandise que tous les autres partenaires commerciaux de la Russie pris dans leur ensemble. Il s'agissait essentiellement de véhicules et de  technicité.  C'était la France, et non pas l'Allemagne, qui occupait la première place pour le volume des investissements. La Russie exportait ses ressources naturelles en particulier sa production agricole ainsi que la ressources minières.L'Allemagne était à la tête de l'exportation mondiale et la Russie occupait la 3° place.

Comme chacun sait, la Première Guerre mondiale a anéanti d'un seul coup quatre empires : les empires  autrichien, allemand, ottoman et russe.  Le traité de Versailles a mis l'Allemagne dans une situation humiliante. Les Allemands se sont sentis comme les parias de la communauté internationale. Les puissances occidentales n'avaient pas plus de considération pour eux qu'elles n'en ont pour l'Iran actuellement. L’Occident n'avait pas plus beucoup e considération pour la Russie bolchevique.

Le traité de Rapallo,  signé par la Russie et l'Allemagne, répondait à la logique de l'époque. Grâce à une coopération commune, en particulier dans le domaine militaire, les deux pays essayaient de sortir du « régime de sanctions » imposé par les puissances de l'Entente. La part du commerce extérieur de l 'Allemagne avec la Russie atteignait alors 17% et celle du commerce russe avec l'Allemagne 25%. L’Allemagne n'a jamais pu atteindre depuis un tel niveau de coopération économique avec la Russie.

Le traité de Rapallo a engendré la  « politique orientale » (en allemand Ostpolitik) de l'Allemagne. Jusqu'à l'arrivée au pouvoir d'Hitler, l'Allemagne a essayé de mener une politique à deux vecteurs équilibrée entre l'Occident et la Russie. Il existait à Berlin des lobbies importants de politiciens et d'hommes d'affaires qui voyaient l'avenir de l'Allemagne dans son union avec la Russie. La France et l'Angleterre étaient considérées traditionnellement comme des puissances rivales  de l'Allemagne en Europe. Durant les années 20, la première alliance énergétique a vu le jour. Des firmes allemandes ont obtenu des concessions  pour produire du pétrole sur la Mer Caspienne. On y a vu affluer la technologie allemande. A la fin de la NEP, on s'est mis en URSS à chasser du pays les firmes allemandes et  toute firme  étrangère. Le traité de Rapallo a pris fin avec l'arrivée au pouvoir d'Hitler.

Les relations commerciales entre la Russie et l'Allemagne ne se sont rétablies qu'à la fin des années 50 et au début des années 60. Le résultat de la Deuxième Guerre mondiale a été une interruption de trente ans, et il a eu pour conséquence l'écrasement de l'Allemagne hitlérienne grâce en particulier aux efforts inouïs de l'armée soviétique. Un tiers de l'Allemagne s'est retrouvée sous le contrôle de l'Union Soviétique.

A la fin des années 50, des liens intéressants se sont liés entre la direction soviétique et les industriels allemands. L'URSS avait un besoin urgent de technologies industrielles modernes et se déclarait prête, comme elle le faisait traditionnellement, à les échanger contre ses ressources naturelles.

Durant le processus des accords de Rapallo, une diplomatie complexe avait été engagée. La Russie soviétique par l'intermédiaire de l'Allemagne essayait alors d'obtenir une reconnaissance internationale. Et l'Allemagne essayait,  par le biais de sa coopération avec la Russie,  de retrouver son ancienne influence géopolitique  sur la scène  politique mondiale. Quinze ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, au plus fort de la Guerre froide, l'Allemagne de l'Ouest effectua un rapprochement avec l'URSS dans l'espoir de conserver une perspective de réunification des deux Allemagne. Mais Moscou attendait le l'Allemagne fédérale l'inverse, à savoir qu'elle  reconnaisse la DDR,  c'est-à-dire l'Allemagne communiste.

Les USA ont  brutalement stoppé les   premières ouvertures  de la nouvelle Ostpolitik allemande. Le chancelier Adenaeur, qui avait été  dans un premier temps favorable à des contacts économiques avec la Russie communiste, refusa ensuite  le rapprochement avec Moscou sous la forte pression des américains. Les premiers accords conclus au sujet du gazoduc furent alors rompus.

Nikita Khrouchtchev se déclara prêt à fournir du gaz à l'Europe à condition que les firmes occidentales financent pour cette réalisation les infrastructures nécessaires. Un des négociateurs clés du côté allemand, Berthold Beitz,  dirigeant à l'époque le  consortium Krupp , fut même reçu par Khrouchtchev au Kremlin. C'est tout juste si Adenauer ne l'a pas traité de traître à sa patrie.

Les industriels allemands n'ont pas pardonné à Adenauer sa loyauté excessive envers les USA pour ce qui concerne  les questions de relations commerciales avec la Russie. Tout le monde comprenait clairement que les USA bloquaient les négociations entre l'Allemagne et la Russie,  non pas pour des raisons économiques mais pour des raisons géopolitiques. L'économie soviétique devait pour eux tomber en ruine, et le gazoduc qui aurait pu réunir l'Europe occidentale et l'Europe orientale dans des intérêts communs n'entrait pas dans leur stratégie à long terme concernant l' Europe.

Il est tout à fait surprenant de voir les parallèles qui existent entre l'époque dont je parle et l'époque actuelle si l'on analyse les arguments utilisés par les USA et leurs nouveaux alliés, à savoir les anciens pays du Pacte de Varsovie, pour s'opposer aux accords germano-russes du gazoduc NorthStream.

Durant la deuxième moitié des années 60, les capitaines d'industrie allemands avaient quitté la direction du Parti Chrétien Démocrate, le parti d'Adenauer, pour aller soutenir le Parti Social Démocrate dirigé par Willy Brandt. Ce dernier ariva au pouvoir en 1969. Brandt se mit en devoir  immédiatement d'essayer d'obtenir de nouveau un changement de cap de la politique allemande vers l'Est. C'est lui qui devint précisément l'architecte de la politique qu'on a appelé « le changement par le  commerce » (en allemand : « Wandel durch Handel ») qui a donné à l'Allemagne Fédérale un certain levier économique pour influencer la politique de l'URSS. A la différence d'Adenauer, Willy Brandt s'engagea vers la reconnaissance totale de l'Allemagne de l'Est et il obtint en même temps  la  possibilité de faciliter les voyages de l'Allemagne de l'Ouest vers l'Allemagne de l'Est. Le contrat gaz-pipelines fut totalement réalisé. Le gaz russe fut acheminé vers l'Ouest en quantités énormes.

La politique orientale allemande de « changement par le commerce » a aussi permis durant les années suivantes de mener à bien le processus  de l'OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, NTD). Au moyen d'une coopération économique intensive, consistant essentiellement à offrir de la technologie à l'URSS en échange de ses ressources énergétiques, l'Allemagne fédérale ainsi que d'autres pays purent obliger l'URSS à faire des concessions sur le plan des droits de l'homme et de la démocratisation de la société soviétique.

En Occident, les analyses politiques restent encore divergentes pour savoir ce qui en définitive a provoqué réellement l'effondrement de l'URSS. Est-ce la politique intransigeante de Reagan centrée sur la course aux armements qui a essoufflé l'URSS ou bien est-ce le résultat de la diplomatie allemande de « changement par le commerce ». A mon avis, la réponse à cette question est évidente. La « Ostpolitik » allemande a adouci d'une certaine manière la politique intérieure de l'URSS, la direction aussi bien que la société ont eu envie de réformes et de l'air frais des changements.

Mais dès le  début des années 80, la « Ostpolitik » allemande se voit évèrement critiquée par l’administration républicaine des États-Unis. Reagan avait commencé son programme de défense antimissile (la Guerre des étoiles) sachant que l'Union Soviétique ne supporterait probablement pas une  course aux armements.  Ils ont essayé d'interdire à l'industrie allemande de vendre à l'URSS de la technologie occidentale, ils ont même  menacé les  entreprises  de  diverses sanctions. En 1982, les chrétiens démocrates reviennent au pouvoir sous la direction de Kohl. Mais très vite commence la perestroïka en URSS et le Kremlin décide lui-même d'entamer une politique de désarmement et de réduction de son potentiel militaire.

L'économie allemande était la plus puissante d'Europe à la fin des années 80. Compte tenu de ce potentiel, il était évident l'Allemagne jouerait un rôle dominant dans les changements dramatiques qui redessinaient la carte de l'Europe.

Aujourd'hui de nombreux documents secrets datant de vingt ans ont été rendus publics. En les lisant, il apparaît clairement que Gorbatchev, dans l'espoir d'obtenir  une aide financière généreuse de l'Allemagne de l'Ouest, soutenait bien plus  activement le processus de réunification de l'Allemagne que les alliés occidentaux de l'Allemagne fédérale. Ces derniers, à ce propos, n'ont soutenu la réunification de l'Allemagne qu'à la condition expresse que celle-ci renonce au mark allemand au profit de l'euro et qu'elle mette la puissance économique allemande à la disposition  de l'intégration européenne future. Les historiens ont parfaitement analysé tout ce qui s'est passé réellement entre l'Allemagne et la Russie à l'époque de la faillite du système soviétique. Toute une pléiade  de témoins importants de l'époque considèrent que des liens étroits d'amitié entre nos deux pays et nos deux peuples se sont noués précisément durant ces années.

Je voudrais m'arrêter maintenant plus en détail sur cet aspect des choses. Il me paraît tout à fait opportun ici de rappeler le rôle décisif de certaines valeurs dans ces processus dramatiques. Il faut souligner l'importance du fait qu'il y avait encore, côté allemand, des hommes politiques dont les biographies étaient empreintes historiquement d'un sentiment de responsabilité des fautes commises par l'Allemagne, qui avait causé aux Russes de si grands  malheurs au milieu du XX° siècle. Kohl, Genscher, Schoeder comprenaient parfaitement bien l'état moral de leurs collègues soviétiques. L’Allemagne qui avait fait basculé l'Europe dans la période la plus horrible de son histoire, pouvait  45 ans après se réunifier et prendre la tête de la nouvelle Europe. Et la Russie victorieuse se retrouvait privée de son empire, devenait économiquement dépendante de son aucien « ennemi » et concrètement perdait l'Europe pour elle-même.

La génération de Kohl souhaitait sincèrement la réconciliation complète avec la Russie. Après le retrait réussi des armées soviétiques de l'Allemagne de l'Est, la remise à l'Allemagne du chef du parti communiste est-allemand Eric Honneker, Kohl avait institutionnalisé l'habitude d'une amitié virile avec Eltsine. Il avait eu avec son collègue français Jacques Chirac l'initiative de créer la troïka Allemagne-Russie-France. La troïka se réunissait régulièrement et menait des discussions sur des thèmes économiques et sur des questions de sécurité européenne. Au moment du premier élargissement de l'OTAN à l'est (avec l'entrée de la Pologne, de la Hongrie et de la Tchéquie),  la troïka devait précisément  accorder une compensation à la Russie en donnant l'impression à Moscou que l'on tenait compte en Europe de son avis.

Kohl n'aurait pas été un politicien avisé s'il n'avait pas essayé d'obtenir de la Russie « affaiblie » d'Eltsine des avantages complémentaires pour l'Allemagne. Il exigea d'Eltsine la création d'une sorte de 'république autonome allemande' dans le district de Volgograd et revenait de manière incessante sur la restitution des œuvres d'art emportées d'Allemagne par l'Armée rouge après la guerre. Il faut cependant lui rendre justice. Durant les moments les plus critiques de la crise politique en 1993, pendant la première guerre en Tchétchénie et la dévaluation de 1998, le chancelier allemand a toujours soutenu son ami russe Eltsine. Pas un seul pays n'a autant aidé la Russie que l'Allemagne qui lui a accordé des crédits et des moyens financiers.

Malgré tout ce qui vient d'être évoqué, il est surprenant de constater que l'Allemagne n'a pas pu le moins du monde influencer les réformes intérieures en Russie. Les leviers de la politique orientale « le changement par le commerce » n'ont pas fonctionné. Les principaux conseillers du Kremlin à l'époque n'était pas des allemands mais des américains. Ceux-ci ont réussi à convaincre les jeunes réformateurs de l'époque au gouvernement russe d'adopter le modèle économique libéral capitaliste et non pas le modèle social axé sur l'économie de marché. Les réformes juridiques en Russie ont suivi le modèle américain et non pas  le modèle allemand.

A la fin de l'année 1999, arrive au pouvoir en Russie celui qu'on appelle « l'Allemand du Kremlin ». Vladimir Poutine avait reçu dans sa jeunesse une formation d'agent des services secrets soviétiques en Allemagne de l'Est. Il avait effectué cinq années de sa carrière  à Dresde. Il a établi une relation particulière avec l'Allemagne. Beaucoup d'observateurs impartiaux ont eu alors l'impression que Poutine avait décidé de conduire la politique européenne de la Russie en prenant  appui sur l'Allemagne. Dès les premiers mois de son mandat présidentiel, il  s'était fixé pour objectif de tisser des liens étroits pour s'allier précisément avec l'Allemagne. Poutine avait raison : il fallait miser sur le  commerce allemand, qui avait été le premier en Europe à croire que le climat économique en Russie allait s'améliorer après les fameuses années 90 qu'on appelle « années  de la « déroute ».

Durant sa première visite en Allemagne en qualité de président, Poutine a réussi à tisser des liens d'amitié avec le nouveau chancelier d'Allemagne Gerardt Schoeder. A la différence du ministre des Affaires étrangères de l'époque  Joshka Fischer, qui critiquait la Russie pour son éloignement constant du cap démocratique des années 90, Schoeder a cru à des  liens stratégiques avec la Russie. La période où Schoeder a été chancelier a rapproché les deux pays comme jamais cela n'avait été fait durant les 100 dernières années d'histoire contemporaine.

Grâce à l'intervention personnelle de Poutine, la Russie a remboursé à l'Allemagne les dettes de l'Union Soviétique qui se chiffraient à plusieurs milliards  ainsi que les emprunts contractés durant les années 90.  L’Allemagne a été le premier pays de l'OTAN  pour lequel  la Russie a ouvert un couloir de transport aérien à travers son territoire pour acheminer le matériel militaire  et le ravitaillement vers les  troupes allemandes stationnées en Afghanistan. Dans son discours devant le Bundestag,  moins de deux semaines après les attentats du 11 septembre aux États-Unis, Poutine a proposé à l'Union européenne une alliance énergétique historique. La Russie a également  ouvert ses portes très largement aux compagnies énergétiques allemandes, au demeurant en up-stream,  comme cela n'avait jamais été fait auparavant pour aucun pays,.

Par la suite, de nombreuse firmes américaines ainsi que la compagnie britannique British Petroleum ont perdu leurs marchés conclus en Russie ou bien  ont été obligées d'y renoncer. Pas une seule compagnie allemande n'a subi de préjudice.

Quand, en 2002, le favori de George Bush et de Bush junior, Mikhaïl Khodorkovski,  a demandé à Schroeder un entretien en vue d'obtenir le soutien de celui-ci dans la lutte que l'oligarque menait contre le Kremlin, le chancelier fédéral a refusé de le recevoir.

En dehors de cela, Schroeder a réussi aussi à faire admettre la Russie dans le    G-8. Mais le résultat le plus important de cette amitié avec Poutine reste la décision entérinée de construire le gazoduc NordStream au fond de la Mer Baltique, qui va relier la Russie à l'Allemagne. 

Un contrat portant sur la construction de ce méga-projet a été signé en Allemagne durant les dernières semaines où Schroeder était en fonctions à son poste de chancelier. Le départ de Schroeder a mis fin à la phase  la plus constructive et la plus amicale de notre coopération, ou si vous préférez, du partenariat stratégique entre Berlin et Moscou. Entre la Russie et l'Allemagne s'était formée une union stratégique à laquelle avait adhéré aussi la France. L'ancienne troïka était devenue un élément fondamental  dans les prises de décisions et dans les consultations sur les questions de sécurité européenne. C'est la raison pour laquelle elle a rencontré l'opposition farouche des États-Unis et des pays récemment admis au sein de l'OTAN et de l'UE.

En 2003 les États-Unis, voyant qu'ils n'avaient pas obtenu de bons résultats dans leur lutte contre le terrorisme islamique en Afghanistan, décidèrent d'entreprendre une guerre en Irak. Sous le faux prétexte  que l'Irak possédait des armes de destruction massive, les États-Unis firent appel à leurs alliés occidentaux pour organiser une croisade militaire contre Saddam Hussein. Cela provoqua une vive opposition de la part de Berlin, Paris et, bien entendu,  Moscou. La troïka créa pour quelques semaines un antipôle OTAN au sein du monde occidental. Irrité, Donald Ramsfeld reconnut une scission de l'Europe en  deux  parties, « l'ancienne » et la « nouvelle ». Mais plus les américains faisaient pression sur la communauté internationale, plus les liens Paris-Berlin-Moscou  se renforçaient.

 En prenant la succession de Schroeder, Angela Merkel fut particulièrement effrayée de se retrouver devant la perspective d'une scission de la communauté occidentale et elle mit un terme aux rencontres de la troïka en promettant de resserrer ses liens avec l'allié principal de l'Allemagne, à savoir les USA. Elle déclara en outre qu'à l'avenir elle ne se rendrait à Moscou qu'en passant par Varsovie.

Reconnaissons que Merkel n'a pas eu la tache facile pour mener sa politique orientale. Tout d'abord, quand elle commença  son mandat, l'UE et l'OTAN venaient d'être rejointes par de nouveaux membres, les pays qui avaient appartenu avant au Pacte de Varsovie. Depuis 2005, ils se mirent de manière coordonnée à peser et à essayer d'infléchir la politique étrangère européenne commune à l'égard de la Russie.

La période de 2005 à 2008 fut un moment dangereux où l'Occident et la Russie auraient pu parfaitement se retrouver une situation de nouvelle Guerre froide. Le nombre de conflits potentiels opposant l'Union européenne et les USA  à la  Russie augmentait d'année en année : les révolutions de couleurs dans l'espace post-soviétique, le monument de bronze en Estonie, les guerres du gaz entre Moscou et Kiev, le veto de la Pologne contre la prolongation du contrat sur le partenariat et la coopération entre l'UE et la Russie ne sont que quelques épisodes des relations complexes de ces années-là.

Il manquait à Poutine un Schoeder,  en sa qualité d'ami et d'intermédiaire dans ces conflits. Merkel ne réagissait pas , elle avait d'autres plans et d'autres priorités avant de penser à mener une politique orientale, d'autant plus que celle-ci était violemment rejetée  par les nouveaux pays-membres de l'OTAN et de L'UE. Grâce à Dieu, elle a tout de même apporté son soutien à l'aboutissement du projet Nordstream. Concrètement, les pays orientaux voisins de l'Allemagne dans l'UE ont bloqué tous ses efforts pour utiliser la position de Berlin à la tête de l'UE dans le but de rétablir une nouvelle politique orientale à l'égard de la Russie. En conséquence de cela, l'Allemagne a dû, au lieu de miser sur le cap russe, inventer une sorte de « Stratégie de l'Asie Centrale » dont on n'st plus resté la moindre trace un an après. Mais par contre, la Pologne et la Tchéquie, avec le soutien de l'Angleterre et de la Suède, ont inventé leur propre modèle de politique orientale, un modèle anti-germanique, qui excluait la Russie et tablait sur l'Ukraine et la Biélorussie.

En 2008, l'administration de Bush, s'étant mise d'accord avec ses alliés européens de l'est, a tenté au SAMMIT de l'OTAN à Bucarest, d'ouvrir les portes de l'Union Nord-Atlantique à l'Ukraine et à la Géorgie. Peu de gens se souviennent encore aujourdhui des luttes diplomatiques qui se sont développées autour de cette question en Occident. L'Allemagne et la France s'opposaient à une telle action.
Les événements qui ont suivi en Ossétie du Sud ont prouvé que les Allemands et les Français avaient raison en opposant leur veto au troisième élargissement de l'OTAN à l'Est. A l'heure actuelle, cette question est pratiquement absente de l'ordre du jour de l'Alliance Nord-Atlantique.

Dans mon intervention d'aujourd'hui, je me suis attaché à évoquer en détail  les différentes étapes des relations germano-russes dans seul le but de mettre en lumière leur essence même et leur importance  pour la sécurité européenne commune, malgré les opinions divergentes à ce sujet au sein de l'Europe actuelle. Mais les situations se répètent d'ère en ère.  L’Allemagne essaie de s'imposer, de trouver une approche cohérente pour construire des ponts avec la Russie. L'Allemagne fait cela – et c'est ici l'essentiel de ma pensée – car aucun autre pays ne comprend mieux qu'elle l'importance que la Russie revêt pour maintenir la stabilité en l'Europe.  En d'autres termes, dans l'intérêt de l'Allemagne il faut construire  la nouvelle Europe avec la Russie et en aucun cas contre elle.

L’alliance énergétique favorise la fusion de l’Union européenne avec la Russie à l’étape historique actuelle. De la même manière que dans les années 50 du siècle précédent, lorsque l’Allemagne créa en commun avec la France « l’Union du Charbon et de l’Acier », ce qui était non seulement une configuration  économique mais aussi politique   qui jetait les fondements d’une intégration future des pays-participants au marché commun  de l’Union européenne. Grâce à la construction du Nord Stream et à l’échange d’actions entre les principales compagnies  allemandes et russes, l’alliance énergétique a commencé à se frayer un chemin vers l’Europe.

Et néanmoins, on l’a brutalement stoppée. La Commission européenne, sous la forte pression de l’Angleterre et des pays européens de l’est, a mis en pratique une série de mesures de libéralisation du marché énergétique dirigée contre les monopoles  dans ce business  comme par exemple GazProm ? Les compagnies énergétiques allemandes souffrent de cette nouvelle mesure autant que GazProm. Il se dessine en Europe un conflit sérieux entre deux cartels : celui des pays-producteurs et celui  des pays-consommateurs.

L’obstination avec laquelle certains milieux  en Occident  (et en premier lieu aux États-Unis) continuent de s’opposer à la vente par l’Allemagne de haute technologie à la Russie reste très surprenante. Le contrat  non abouti  avec « OPEL »  peut en servir d’exemple. Et parallèlement, l’Occident (et pas seulement les États-Unis) font systématiquement obstacle aux investissements des firmes russes en Occident. Dans ce domaine, c’est précisément le Comité allemand du business oriental de l’économie allemande qui par exemple est devenu l’allié principal des businessmen russes.

Le gouvernement allemand lui aussi a renouvelé son action pour promouvoir un renforcement du partenariat stratégique avec la Russie. L’année dernière, c’est l’Allemagne qui a essayé de répondre concrètement à la question posée par le président Dimitri Medvedev en 2008 à Berlin sur la création d’une architecture euro-atlantique commune. Les Allemands ont proposé la création d’un nouvel institut : un Comité Spécial pour les questions de politique extérieure et de sécurité de la Russie et de l’Union européenne (le Comité appelé maintenant Comité Lavrov-Ashton). Cette initiative allemande a reçu le nom de processus de Menzberg car elle a été approuvée à la conférence au sommet Allemagne-Russie- au château de Menzberg. L’Allemagne a proposé à la Russie de trouver de nouvelles approches communes européennes pour  régler les conflits territoriaux gelés à l’Est de l’Europe dans l’espace postsoviétique. Pour débuter, Berlin a proposé à Moscou de travailler ensemble au règlement du conflit  concernant la  Transnistrie mais cette initiative n’a été soutenue que très faiblement par les autres membres de l’Union européenne.

La situation se répète d’année en année. Les Allemands veulent  impliquer la Russie dans la résolution des questions de sécurité européenne commune mais les États-Unis et quelques autres pays européens insistent sur le fait que la Russie surestime ses possibilités et qu’il n’est pas nécessaire de répondre à ses propositions car elle continue de s’affaiblir et de se marginaliser.

En conclusion, je voudrais revenir à la dernière question et, plus précisément,  réfléchir pour savoir si l’Union européenne actuelle va renoncer à l’idée de la Grande Europe. Et savoir aussi ce qui nous attendrait dans pareil cas. Est-ce que le monde au milieu du XXI° siècle correspondra au scénario d’Orwell de « 1984 » : Océanie (Transatlantique)- Eurasie (Russie, une partie de l’Europe de l’Est et Turquie)- Asie Orientale (Chine, Pakistan, Inde) ? Dans ce cas, l’Allemagne resterait  dans la communauté transatlantique pour toujours et la Russie construirait  l’Eurasie et se rallierait progressivement à la Chine.

Il y aurait un autre cas de figure : l’Union européenne actuelle, avec les conséquences de la crise,  pourrait se modifier radicalement et se scinder en deux parties, Nord et Sud. L’Europe du Sud serait faible mais l’Europe du Nord, c’est-à-dire l’Union européenne rénovée avec un euro fort, se mettrait  à prospérer.  Bien sûr, dans l’Union européenne future,  le principe de  consensus de tous ses membres, pour toutes les prises de décisions,  ne fonctionnerait plus. Elle aurait un gouvernement fort, efficace et centralisé, un mécanisme de régulation des marchés financiers et un principe démocratique de prise de décision à la majorité des voix. Aujourd‘hui, l’Allemagne porte un fardeau extrêmement lourd pour aider  l’Europe à sortir de la crise d’endettement mais  ensuite, les Allemands demanderont certainement pour leur pays un rôle plus éminent dans l’UE avec toutes les conséquences que cela peut avoir. En particulier en ce qui concerne la politique extérieure.

La Russie devrait  orienter ses vues  non pas sur la « vieille dame Europe » mais sur l’Union européenne  type  2020. Notre continent commun doit s’attendre encore à de dramatiques changements.

La diplomatie russe est confrontée à un dilemme difficile. La Russie veut continuer à diriger la politique internationale avec l’autre grande puissance, les États-Unis. Quand l’Amérique fait comprendre à la Russie qu’elle  ne considère pas celle-ci  comme son égal  pour un partenariat,  Moscou cherche  alors un rapprochement avec l’Union européenne, et en premier lieu avec la France et l’Allemagne. Mais dès que les USA changent de position et reconnaissent indirectement la Russie comme une grande puissance, Moscou, oubliant complètement ses alliés potentiels en Europe, se tourne vers Washington. Ce n’est pas seulement dans les milieux de la classe dirigeante allemande qu’un tel ressenti existe.

Le vainqueur des élections présidentielles russes de 2012 doit se rapprocher stratégiquement des principaux pays d’Europe : l’Allemagne, la France, la Turquie et la Pologne. Dans le cas où Barak Obama ne resterait pas pour un deuxième mandat à la Maison Blanche, la Russie  devra oublier sa coopération politique extérieure  orientée vers l’Amérique.

Si les élections fédérales en Allemagne avaient lieu aujourd’hui, ce serait le candidat Social-démocrate qui serait élu chancelier.  Tout le monde sait que les sociaux-démocrates  véhiculent l’idée de ce qu’on appelle la politique orientale (Ostpolitik). Il s’ouvrirait pour Moscou une nouvelle ouverture  de possibilités.  Dans ce cas, il conviendrait à la Russie et à l’Allemagne de revenir aux idées initiales évoquées dans  l’intervention de Poutine au Bundestag.  Les deux pays doivent manifester leur volonté radicale de  coopération. L’Allemagne doit définitivement  refuser les clichés de la Guerre froide et autoriser Gazprom ainsi que d’autres consortiums russes à acquérir des parts d’actions dans les firmes énergétiques allemandes. Le consortium E. ON vend ses réseaux de transport de gaz : l’acheteur pourrait être par exemple TRANSNEFT.  La compagnie RWE voudrait aussi associer une partie de son commerce  du gaz avec Gazprom. De leur côté, dans le processus de privatisation des entreprises nationales russes, les autorités russes pourraient encourager le commerce allemand, et non seulement, au demeurant,  les grosses entreprises mais aussi les moyennes.

Le continent européen n’est  pas en train de vivre  ses heures les meilleures. Le moteur franco-allemand peut s’avérer trop faible, pour sortir l’Europe de la crise. Il va arriver un moment où la Russie va proposer à l’Union européenne sa propre conception afin de  résoudre la crise ensemble. On peut entamer des consultations à ce sujet dans le cadre de la « troïka » Berlin-Moscou-Paris qui ne s’est par réunie depuis voilà bientôt un an et demi.  Moscou pourrait prendre  l’initiative de la prochaine rencontre.

 

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28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 16:41

l empereur nicolas ier

L'Empereur Nicolas Ier

Tard venue dans le concert européen, la Russie a fini par s’imposer comme partenaire de la France. Face à la volonté de puissance de l’Empire allemand.

A l’époque, la mode était russe, on ne parlait que de la Russie. Et le 13 octobre 1893, eut lieu à Toulon un moment qui marquera l’histoire des relations franco-russes. Une escadre russe commandée par le contre-amiral Avellan se présente devant notre port de guerre de la Méditerranée. Le croiseur français Davout salue de treize coups de canon le pavillon hissé sur le navire du commandant russe, l’Empereur-Nicolas-Ier, qu’accompagnent les bâtiments Amiral-NakimoffPamyat-Azowaet Rynda. La musique russe joue la Marseillaise, celle du Davout interprète l’hymne impérial. Deux cent mille personnes se pressent sur les rivages. La rade est aussi envahie par des bateaux venus de Marseille, de Cannes ou de Nice.

le contre-amiral russe avellan

Le Contre Amiral Russe Avellan

L’escadre va demeurer deux semaines à Toulon. Pendant son séjour, ce ne seront que fêtes, réceptions, banquets, concerts en l’honneur des Russes dans toutes les localités de l’aire toulonnaise. Avec un temps fort : le lancement du cuirassé françaisJauréguiberry en présence du président de la République, Sadi Carnot, et de l’état-major russe. Sadi Carnot passe en revue la flotte impériale et porte un toast « à l’amitié des deux grandes nations et par elle à la paix du monde ».

Pendant deux cents ans, les Russes et les Français ont été tour à tour adversaires et alliés. La première guerre francorusse éclate à la fin du XVIIIe siècle quand la Russie se lance dans une croisade contre la France révolutionnaire. Battu à Austerlitz, Eylau et Friedland, le tsar Alexandre Ier négocie à Tilsit avec Napoléon une alliance qui sera brisée dans la terrible campagne de Russie de 1812. Il se retrouvera en 1814 et en 1815 à Paris.

Pendant quarante ans, la France, mise à l’index, va se trouver écartée des grandes affaires de l’Europe par la Sainte-Alliance. La révolution de 1848 semble devoir changer les choses. Lamartine, ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire, soutient avec lyrisme la cause de « la Pologne usurpée, opprimée ». Paris appuie la levée d’émigrés polonais destinés à libérer la Pologne russe. L’affaire tourne court : la France ne peut matériellement aider les partisans de l’indépendance polonaise, écrasés à Cracovie.

La vraie crise se produira six ans plus tard. Prétextant la défense des chrétiens d’Orient, le tsar Nicolas Ier veut régler son compte à l’Empire ottoman et s’emparer du détroit des Dardanelles, porte d’accès à la mer Noire. Une ambition que l’Angleterre ne peut tolérer. Du coup, Napoléon III se joint à l’irréductible ennemie de son oncle afin de restituer à la France sa place dans le concert européen. Ce sera la guerre de Crimée illustrée par la prise de Sébastopol, la défaite russe et la visite à Paris de la reine Victoria, en 1855.

Le conflit, soldé en 1856 par le traité de Paris, ne laissera pas de traces durables. Amenés en 1855 à Toulon, les prisonniers russes y sont bien traités, employés à la démolition des remparts. Leurs officiers se mêlent à la population. Deux ans plus tard, une flotte russe commandée par le grand-duc Constantin, frère cadet du tsar AlexandreII, rend une première visite à Toulon.

Or l’échiquier européen va se trouver à nouveau modifié par la montée en puissance de la Prusse. L’Autriche fait les frais de cette ambition à Sadowa. Puis Napoléon III se fait battre à Sedan, Guillaume Ier recevant dans la foulée la couronne d’empereur d’Allemagne. La France se voit amputée de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. En 1882 se constitue la Triplice : la Triple-Alliance – en principe purement défensive – de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie. Contre cet axe (un terme qui s’appliquera plus tard au système hitlérien) va se forger la Triple-Entente : celle de la France, de la Russie redevenue alliée et du Royaume-Uni.

“Guerre défensive” contre l’Allemagne

Cela ne va pas se faire sans difficulté. D’abord, le nouvel empereur d’Allemagne, Guillaume II, petit-fils de Guillaume Ier et, par sa mère, de la reine Victoria, cherche à se rapprocher à la fois du Royaume-Uni et de la France, après avoir renvoyé le chancelier Bismarck. Ce sera un fiasco. Dès lors, les liens entre la France et la Russie se renforcent. Le tsar Alexandre III n’a aucune sympathie pour les idées républicaines. Cependant, il assiste, le 25 juillet 1891, à la visite d’une escadre française à Cronstadt, se rend à bord du navire amiral où il entend, debout et tête nue, la Marseillaise.

Bientôt, un projet d’accord, rédigé à Paris, stipule que si la paix générale est menacée par la Triple-Alliance, la Russie et la France se mettront « d’accord pour utiliser simultanément leurs forces ». Puis, en 1892, une convention militaire, tenue secrète, est acceptée par le tsar, organisant la mobilisation simultanée des forces armées en France et en Russie dans l’hypothèse d’une « guerre défensive » contre l’Allemagne.

Après la visite, en octobre 1893, de la flotte russe à Toulon, interviennent l’adoption définitive de la convention de 1892 et le lancement, par le gouvernement russe, d’une série d’emprunts, souscrits en majorité par les épargnants français (les fameux emprunts russes). En 1896, le successeur d’Alexandre III, Nicolas II, vient en France, passe la revue des troupes au camp de Châlons et pose, à Paris, la première pierre du pont portant le nom de son père. L’accompagnent le nouveau président de la République, Félix Faure, élu à la suite de l’assassinat de Sadi Carnot en 1894, et le ministre des Affaires étrangères, l’historien Gabriel Hanotaux, qui restera en poste jusqu’en 1898.

Celui qui lui succède au Quai d’Orsay va jouer un rôle majeur dans l’établissement du nouveau rapport de force en Europe : Théophile Delcassé, député radical de l’Ariège. D’emblée, celui-ci s’emploie à resserrer les liens entre Paris et Saint-Pétersbourg, où il se rend en août 1899 et où il reçoit un accueil cordial. Parallèlement, Delcassé s’efforce de rapprocher la France de l’Italie.

Sa grande oeuvre sera l’Entente cordiale avec l’Angleterre, dont les rapports avec la France s’étaient une nouvelle fois dégradés avec l’affaire de Fachoda (1898). En mai 1903, le roi Édouard VII, très francophile, se rend en visite officielle à Paris. Le président Émile Loubet lui rend sa visite en juillet. Le 8 avril 1904 est signé l’accord d’Entente cordiale. Delcassé doit démissionner en juin 1905, après un ultimatum de l’empereur d’Allemagne Guillaume II. Ce qui n’empêche pas la Triple-Entente (France, Angleterre, Russie) de voir le jour, le 31 août 1907, sous le premier ministère Clemenceau qui, paradoxalement, sera renversé sous l’impulsion de Delcassé, hostile à la politique maritime du président du Conseil. Delcassé sera nommé ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg de février 1913 à janvier 1914, puis reviendra au Quai d’Orsay d’août 1914 à octobre 1915.

On traverse alors la première année de la Grande Guerre, dont le prétexte a été l’assassinat, en juin 1914, à Sarajevo, de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’empire d’Autriche. En juillet, le président de la République française, Raymond Poincaré, flanqué de son président du Conseil, René Viviani, est parti pour la Russie, réaffirmant ainsi, alors que les menaces de guerre se précisaient, les liens unissant les deux pays (Poincaré était déjà venu à Saint-Pétersbourg en 1912, comme président du Conseil et ministre des Affaires étrangères).

Le système des alliances, qui entraîne dans le conflit les principales puissances européennes, se révèle être un piège infernal. L’Europe entière s’embrase ; puis l’Empire russe s’effondre en 1917, suivi du coup d’État bolchevique qui s’empresse de traiter avec l’Allemagne (traité de Brest-Litovsk). À leur tour, les Empires allemand et autrichien s’effondrent, victimes de la défaite. Le rapport des forces se modifie. La Révolution française avait proclamé la guerre des peuples contre les rois, la révolution bolchevique déclare celle du prolétariat contre le capitalisme mondial

Mais derrière l’Union soviétique subsiste la Russie. Dès 1924, la France reconnaît le nouveau régime. Et en décembre 1944, passé la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, l’un des premiers gestes du général de Gaulle, chef du Gouvernement provisoire de la République française, sera d’aller à Moscou signer un traité d’alliance et d’assistance mutuelle avec Staline, continuateur de Lénine, mais aussi héritier d’Ivan le Terrible, de Pierre le Grand et de la Russie éternelle.

Ce pacte sera dénoncé en 1955 (Staline est mort depuis deux ans) en raison de la ratification par la France des accords de Paris avec l’Allemagne. Il n’empêche : malgré le chantage soviétique lors de l’expédition franco-britannique à Suez, en 1956, et le climat de guerre froide entretenu en France par le Parti communiste, la coopération entre Paris et Moscou ne cessera pas.

Revenu au pouvoir en 1958, de Gaulle annonce en 1966 que la France quitte le commandement intégré de l’Otan (tout en restant fidèle à l’Alliance atlantique), prend ses distances avec les États-Unis à propos du Viêtnam et, en toutes circonstances, affirme l’indépendance de la France vis-à-vis de Washington. Une politique appréciée à Moscou, même si le rapprochement franco-allemand peut, à l’époque, constituer un motif d’inquiétude.

La fin du communisme dans les pays de l’Est a ouvert une ère nouvelle dans les relations franco-russes. C’est en quelque sorte le retour à l’époque antérieure à la Première Guerre mondiale. Sauf qu’aucune puissance n’en menace plus une autre en Europe – même si la Russie peut concevoir de l’amertume au spectacle des pays de son ancien glacis échappant désormais à sa tutelle pour s’intégrer dans l’Union européenne. 

Claude Jacquemart

"Valeurs actuelles" 31 mai 2012

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