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28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 14:59

POUTINE III. VERS UNE TRANSITION RUSSIE ?

Quelques pistes d’analyse et de prospective à travers

« La Transition russe, vingt ans après », sous la direction

de Jacques Sapir.

PAR PHILIPPE MIGAULT

Chercheur à l’IRIS

4 mai 2012

IRIS - Observatoire stratégique et économique de l’espace post-soviétique

Vladimir Poutine retrouvera son siège de Président de la Fédération de Russie lundi. A cette

occasion, n’en doutons-pas, la presse occidentale trouvera une fois encore une bonne occasion de se déchaîner contre lui. Dictateur, prédateur, leader d’une bande de siloviki 1 mafieux...Les anathèmes habituels seront de rigueur et la mauvaise foi au rendez-vous.

La mauvaise foi, oui.

Certes Vladimir Poutine n’a rien d’un enfant de coeur. Qu’il s’agisse de mater la rébellion tchétchène, de briser l’oligarchie financière2 ou de défendre la position de la Russie sur la scène internationale, il démontre une détermination, une dureté et une indifférence aux pressions choquant les opinions publiques occidentales.

Mais ce sont des traits de caractère qu’on est en droit d’attendre d’un chef d’Etat, a fortiori en

contexte de crise 3. Et si l’élection de Vladimir Poutine a incontestablement été entachée de fraudes, il eût sans aucun doute triomphé sans elles.

Les citoyens russes ont sciemment choisi de reconduire au Kremlin un homme que l’Occident

abhorre. Inconscience ? Désir culturel d’être guidé par un homme fort ? Rejet de la démocratie ?

Immaturité politique ? En France, où seule l’opinion des opposants au régime Medvedev-Poutine

semble digne d’être entendue, ces clichés seront une fois de plus bien commodes pour expliquer

l’incompréhensible au vulgum pecus.

Les Russes, pourtant, ont fait preuve d’un solide sens politique en accordant leurs suffrages à Poutine.

D’une part parce qu’il n’existe pas aujourd’hui en Russie d’opposition unie et crédible susceptible de

représenter une alternative. Ziouganov est un stalinien pur et dur. Prokhorov un oligarque aux

propositions délirantes4. Jirinovsky évoquait, il y a quelques années encore un nouveau partage de la

Pologne avec l’Allemagne…Quant aux libéraux, ils sont disqualifiés compte tenu du bilan des années

Eltsine au cours desquelles leurs réformes ont ruiné le pays.

Bref les Russes ont reconduit Poutine en 2011 comme les Français ont reconduit Chirac en 2002 :

C’était lui ou le chaos.

D’autre part parce que Poutine a fait – à peine - campagne en se reposant sur un atout maître : son

bilan au Kremlin, celui des années 1999-2008. Une période au cours de laquelle la Russie a connu une

croissance exceptionnelle, qui lui a permis de se classer parmi les BRICA 5, mais aussi d’effacer la

catastrophe économique sans précédent dont elle a été victime dans les années 90.

Afin de mieux comprendre la motivation essentielle des électeurs russes, le lecteur de cet article

peut se tourner vers un ouvrage récemment paru : « La transition russe, vingt ans après ».6 Travail

collectif, rédigé par quatre spécialistes éminents de l’économie russe 7 , ce livre décrit la

métamorphose de cette dernière de la fin de l’Union soviétique à nos jours et explique les mécanismes qui ont prévalu à son effondrement, puis à son retour au premier plan.

Les années terribles d’abord.

De 1991 à 1998, la Russie connaît une phase de récession auprès de laquelle la grande dépression de

1929 ou la crise grecque contemporaine s’apparentent à de simples péripéties.8 Au lendemain de la

dissolution de l’URSS et de sa prise de pouvoir, Boris Eltsine confie les rênes du gouvernement et de

l’économie russe à Egor Gaïdar. Celui-ci, fervent partisan des théories économiques ultralibérales de

l’Ecole de Chicago, lance la fameuse « thérapie de choc » : En 500 jours il s’agit de faire passer le pays du dirigisme socialiste au capitalisme. Très vite cette réforme prend des allures de désastre.

Dès 1992 les prix du marché sont multipliés par 26. L’inflation atteint les 2330 % en décembre de la

même année. La population est saignée à blanc. Le processus de privatisation des entreprises

n’apporte quasiment rien à l’Etat et débouche sur l’émergence d’une classe d’oligarques

multimilliardaires. Mais les autorités russes, dont la survie dépend des aides du FMI et de la Banque

mondiale, poursuivent dans le même sens sous la pression de ces derniers, exigeant toujours plus

d’efforts.

Le résultat est connu : Le 17 août 1998, la Russie se déclare en cessation de paiement. « Le bilan des

réformes des années 90 fut la transformation de l’activité économique planifiée de l’URSS, grande entité inefficace, en activité économique de marché de la Russie, petite entité toute aussi inefficace », ironise Viktor Ivanter.

La résurrection ensuite.

Dès l’automne 1998 Evgueni Primakov, nouveau Premier ministre, va initier un certain nombre de

réformes qui vont remettre le pays sur les bons rails. Pour cela il a une stratégie simple, « rétablir la

verticale du pouvoir », formule régulièrement attribuée à tort à Vladimir Poutine.

Il reprend sans ménagements le contrôle des différents sujets de la Fédération de Russie, mettant au

pas les gouverneurs locaux qui depuis une demi-douzaine d’années se comportaient comme des

potentats. Les fiefs brisés, les marchandises circulent de nouveau d’une région à l’autre de la Russie,

permettant à la population d’avoir de nouveau accès à une plus grande variété de marchandises et

aux entreprises de reprendre un négoce actif. L’impôt, confisqué par les autorités locales, est de

nouveau redirigé vers les services du pouvoir central. Ce dernier, disposant à nouveau des

ressources fiscales, peut progressivement rétablir l’ordre dans le pays, lancer les investissements dans

les secteurs qui en ont le plus besoin.

Primakov double cette mise au pas d’une politique protectionniste couplée à une dévaluation du

rouble. De la sorte, les industries russes, quasi-anéanties, bénéficient d’une protection vis-à-vis de la

concurrence étrangère qui leur permet de se redresser sur leur marché domestique, tout en

disposant d’un nouvel atout à l’export compte tenu de la faiblesse du rouble. Primakov, enfin, lance

l’idée des Goskorporatsiï, ces grandes corporations d’Etat regroupant les principales entreprises d’un

même secteur au sein d’une holding publique.

Dévaluation, protectionnisme, intervention massive de l’Etat dans l’économie : il n’en faut pas plus

pour que les libéraux, qui ont poussé la Russie dans le mur, prédisent une nouvelle catastrophe

devant cette rupture du dogme. Le FMI, qui n’a eu de cesse de réclamer toujours plus de réformes

au pays alors que celui-ci était déjà ruiné, prophétise l’hyperinflation, un nouveau krach, un recul du

PIB de 7%. Mais très vite la Russie renoue avec une croissance robuste de 5%9. Une erreur de 12

points dont devraient se rappeler tous les libéraux stigmatisant aujourd’hui en Europe les recettes qui ont si bien réussi aux Russes…

Chassé du pouvoir en mai 1999 pour de strictes raisons politiciennes par un Eltsine à bout de souffle,

Primakov transmet donc à Poutine, après le rapide intermède du fade Stepachine, un pays prêt au

redémarrage.

Poutine, officier du KGB, n’est pas plus un économiste que ne l’était Primakov. Mais l’un comme

l’autre ont un sens aigu de l’Etat. Tous deux ont été formés aux deux écoles, la diplomatie et les

services de renseignement, qui étaient les plus susceptibles de donner aux citoyens soviétiques une

vraie ouverture sur le monde, une connaissance approfondie des rapports de force et de l’intérêt de

la Russie dans le contexte international.

Poutine met donc ses pas dans les brisées de Primakov. Et très vite cela paie.

Fin 2008, lorsqu’il « cède » le pouvoir à Medvedev, Poutine peut s’enorgueillir d’un bilan

extrêmement flatteur. « De 1999 à 2007, le PIB du pays a augmenté de 69% (tandis que) la situation

globale macroéconomique n’a cessé de progresser. Les finances nationales ont été assainies, l’Etat a ramené au minimum extérieure et sa dette intérieure. Le taux annuel d’inflation est passé de 20% à 9% », souligne Alexandre Nekipelov.10 Démonstration de ce succès, le taux d’investissement étrangers dans le pays, qui plafonnait à 10 milliards de dollars en 1999, atteint les 121 fin 2007, lorsque Poutine se prépare à quitter le Kremlin.11

Contrairement à une idée reçue, de surcroît, la relance de l’économie russe dès les débuts du

premier mandat Poutine ne s’appuie pas sur la remontée des cours du pétrole.

Celle-ci est incontestable mais elle ne connaîtra une progression régulière, stable, qu’à compter de la

fin 2002 et surtout de 2003, 2001 et 2002 marquant un recul du Brent par rapport à 2000. De

surcroît, si la rente pétrolière est incontestablement un atout, elle est consacrée dans un premier

temps au remboursement de la dette extérieure de la Russie, 160 milliards de dollars 12 . Les

premières années de redressement économique de la Russie trouvent donc leur origine dans les

investissements de l’Etat et une relance de la consommation intérieure.13

L’effort d’investissement public restera d’ailleurs décisif dans les années à venir.

Si la Russie a besoin d’un pétrole qui se maintienne à un niveau élevé, ce que laissent présager les

prédictions d’un Christophe de Margerie14 ou les déclarations belliqueuses vis-à-vis de l’Iran, elle

devra réinvestir une partie de cette manne dans des proportions plus élevées qu’au cours des deux

premiers mandats de Poutine.

Certes le pays, malgré le choc de la crise financière de 2008-2009 a renoué avec la croissance. Mais

celle-ci doit être soutenue, pérennisée, par une métamorphose de l’économie et la société russes.

Ces dernières ont entamé leur mutation, déjà perceptible, depuis une douzaine d’années.

L’émergence d’une classe moyenne aisée, volontiers contestataire mais surtout très consommatrice,

la relance de l’industrie automobile, de l’aéronautique, de l’armement, de l’énergie, les projets tels

Skolkovo… sont autant d’indicateurs allant dans le bon sens.15

 

Ce n’est toutefois qu’un début.

Il faut maintenant transformer l’essai. En finir avec le poids écrasant de la rente pétrolière en

développant les secteurs agricole, industriel, manufacturier et bancaire. Transformer le pays en un

Etat de droit, pratiquant un capitalisme à visage humain grâce au consensus social que permet une

population connaissant sécurité économique et libertés démocratiques. Bref, faire de la Russie une

vraie puissance européenne. Pour Vladimir Poutine, c’est l’occasion de réussir là où Pierre le Grand,

Catherine II, Witte, Stolypine et les marxistes ont échoué. Une mise en perspective historique qui à

première vue peut sembler ridicule, mais n’est sans doute pas si stupide.

D’une part parce que Vladimir Poutine, monstre froid, n’en est pas moins humain et que comme tout

dirigeant il se préoccupe sans doute de la trace qu’il laissera dans l’histoire de son pays.

D’autre part, parce qu’ « on retrouve dans l’économie russe actuelle des traits qui furent ceux de l’économie russe d’avant 1914. C’est dire le poids de l’histoire des structures sociales et des mentalités, mais aussi l’importance de la spécificité des conditions naturelles qui viennent façonner et diversifier le capitalisme dans chaque pays.»16

Les chantiers qui attendent Vladimir Poutine ne sont pas très différents de ceux auxquels étaient

confrontés les Tsars… Ils s’appellent pauvreté, progrès du système de santé, de l’éducation,

éradication de la corruption, industrialisation…

Des progrès ont déjà été enregistrés.17,18 Mais si le second mandat de Vladimir Poutine a affiché « une

véritable priorité sociale »19, il a aussi été marqué par un accroissement sensible de la corruption,

corollaire quasi-inévitable d’une colossale manne pétrolière couplée à une administration et à un

secteur bancaire déficients.

 

On peut légitimement espérer un afflux de banques étrangères sur le marché russe, compte tenu de

l’entrée de la Russie dans l’OMC, ce qui permettra la mise en place d’un véritable secteur financier

performant, limitant une partie de la corruption. Mais il faudra encore stopper celle qui est pratiquée

au quotidien par l’administration. Ce sera un exercice d’autant plus difficile que l’Etat, qui est allé trop

loin dans la recentralisation, devra sans doute redonner une réelle autonomie aux autorités locales

pour simplifier la vie économique…

Quoi qu’il en soit, ce sont encore des décisions de l’Etat que dépendra encore le sort de la Russie

dans les années à venir. Sous la houlette de Vladimir Poutine, il ne faut sans doute pas s’attendre à

son désengagement, hormis dans certains secteurs économiques dont les champions russes sont déjà

compétitifs sur la scène internationale. Cette situation est sévèrement critiquée par nombre

d’experts occidentaux. Mais est-ce nécessairement un défaut ? Pas, une fois encore, si on écoute

Jacques Sapir : « En 2010, à la suite de l’impact de la crise internationale sur la Russie, l’Etat devait

contrôler directement ou indirectement entre 45% et 50% de l’industrie. On se situerait alors à un niveau proche de la France ou de l’Italie dans les années 1960 à 1980. La proximité entre le modèle étatique russe actuel et celui de l’Etat développeur au Japon et en Corée dans les années 1950 à 1970 est aussi indubitable. » 20

La France et l’Italie des Trente Glorieuses, le Japon et la Corée du miracle économique… On peut

difficilement souhaiter mieux à Vladimir Poutine et à la Russie.

 

1 Les Siloviki sont les fonctionnaires russes relevant des structures de « force » : Ministère de la défense, ministère de l’intérieur, services de renseignement...

2 Le cas Khodorkovski, qui a pris contrôle de Youkos dans des conditions scandaleuses, n’émeut pas grand monde en Russie…Personne du moins ne le considère comme une icône démocratique.

3 Nous fêtons cette année le cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie. Le général de Gaulle ne s’est pas seulement contenté de jeter en prison les militaires qui l’avaient ramené au pouvoir quatre ans plus tôt dans le cadre de l’opération Résurrection. Il a aussi consenti à l’exode forcé vers la métropole de plus d’un million de ses compatriotes résidant en Algérie et a fermé les yeux sur le crime de guerre perpétré par le FLN contre les Harkis (avec la complicité d’une partie de l’armée française...). Un an auparavant le 17 octobre 1961, mécanismes qui ont prévalu à son effondrement, puis à son retour au premier plan.

une manifestation interdite, organisée par le FLN dans Paris, était dispersée au prix de plusieurs morts chez les

manifestants. Pourtant de Gaulle, aujourd’hui encore, demeure une référence aux yeux de la plupart des

Français, parfaitement conscients de la dureté du « Général » et de ses « Siloviki »…jusqu’en 1968.

4 Pour introduire l’Euro en Russie il faudrait déjà demander l’ avis des Européens. En supposant d’ailleurs que ce soit bien le moment…

5 Les BRICA (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) sont un groupe d’Etats partageant le même dynamisme économique, dont la richesse devrait dépasser celle des membres du G7 d’ici une quinzaine d’années.

6 « La transition russe, vingt ans après », sous la direction de Jacques Sapir. Editions des Syrtes, 2012.

7 Alexandre Nekipelov est vice-Président de l’Académie des sciences de Russie, Président du conseil de

direction de Rosneft.

Viktor Ivanter est académicien, directeur de l’institut de prévision de l’économie.

Dmitri Kouvaline est chef de département à l’institut de prévision de l’économie.

Jacques Sapir est Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Directeur du Centre

d’Etudes des Modes d’Industrialisation (CEMI). Il a dirigé cet ouvrage collectif.

8 Les pertes totales de l’économie russe pendant la période de mise en place des réformes libérales de 1992-1998 ont été plus de deux fois supérieures à celles de l’économie soviétique pendant la deuxième guerremondiale. Le PIB a reculé de 40%, la production industrielle de 50% les investissements de 80%. (-24% de PIB

durant la seconde guerre mondiale, -30,5% pour les Etats-Unis durant la grande dépression de 1929-1933).

 9 « Dès octobre 1998, l’industrie observait chaque mois un retour à la croissance antérieure. En avril 1999, l’économie retrouva le niveau d’avril 1998 et les résultats de la première moitié de 1999 montraient un redressement de 3,9% par rapport à l’année précédente » Alexandre Nekipelov, « La transition russe, vingt ans après », p. 104.

10 Alexandre Nekipelov, « La transition russe, vingt ans après », p. 105.

11Ce qui démontre que les investisseurs étrangers ne fuiront pas nécessairement la Russie en raison du retour au pouvoir de Poutine…

12 Moscou a achevé de rembourser sa dette au club de Paris en 2006, soit avec 14 ans d’avance sur le terme prévu de 2020.

13 « Le mouvement de reprise de l’activité s’est en fait enclenché relativement tôt, dès la fin de 1998, avant de s’étendre aux diverses branches de l’économie en 1999 et 2000. (…) Le rétablissement économique est donc bien antérieur à la hausse des prix du gaz et du pétrole, qui ne s’est manifestée qu’à l’automne de 2002, contrairement à ce qui est encore aujourd’hui affirmé (…) En fait, pour la période qui va de la crise de 1998 à l’impact de la crise internationale de 2009, ce sont bien la reconstruction de l’Etat et la mise en place d’une politique industrielle ambitieuse qui ont joué dans le long terme le rôle le plus important dans le passage à une dynamique de croissance. Mais rien de tout cela n’aurait été possible sans l’importance de la dévaluation initiale et les mesures prises par le gouvernement Primakov durant l’hiver de1998-1999.» Jacques Sapir, « La transition russe, vingt ans après », pp. 202-203.

14 Christophe de Margerie, patron de Total, déclarait en 2008 à propos du coût (en dollars) du baril de brut : « Si on passe à 200 en deux ou trois jours, c'est catastrophique. S'il passe à 200 en dix ou quinze ans c'est plus que normal ». C’était en 2008…2018 marquera la fin du troisième mandat Poutine.

15 Les investissements étrangers – Renault, Alstom, Thales, Safran, Thales, Areva, EDF, GDF, Total… - sur ces segments aux cycles économiques longs en témoignent.

16 Jacques Sapir, « La transition russe, vingt ans après », p. 188.

17« Le nombre de Russe qui vivent en dessous du seuil de pauvreté a été divisé par plus de 2 de 2000 à 2009, mais reste tout de même élevé : 13,2%. Il faut garder à l’esprit que ce seuil est nettement inférieur à celui des pays développés à économie de marché. » Viktor Ivanter, « La transition russe, vingt ans après », p.57. En France le taux de citoyens vivant sous le seuil de pauvreté, soit avec mois de 954 €/mois est de 13,5% en 2009 d’après une enquête de l’INSEE. http://www.liberation.fr/societe/01012356948-13-5-vivent-sous-le-seuilde-pauvrete

18« La part des équipements et machines a nettement augmenté à partir de 2004 et cette augmentation est d’autant plus significative qu’elle s’est accompagnée d’une hausse globale de l’investissement. On est ainsi passé de 6% à 2000 à 7,5% en 2008 du PIB pour les équipements, ce qui représente une hausse de 25% de ces investissements, et une hausse absolue bien plus importante dans la mesure où le PIB a fortement augmenté entre 2006 et 2008. Ces mesures se sont traduites par une modernisation de l’industrie et des hausses importantes de la productivité du travail. » Jacques Sapir, « La transition russe, vingt ans après », pp. 212-213.

19 IBID, p. 209.

20 IBID, p.229.

 

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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 09:02

Pour que le russe soit reconnu dans l'Union européenne : Comptons nous !

SIGNEZ sur: http://www.mesopinions.com/Pour-que-le-russe-soit-reconnu-dans-l-Union-europeenne--petition-petitions-e767309ac47d8a8e7e225eaced799a6c.html

Cette année est entrée en vigueur la possibilité pour les citoyens de l'Union Européenne de prendre des « initiatives citoyennes » au moyen de pétitions devant regrouper au moins un million de signataires dans un minimum de sept pays différents de l'Union.

Pour la France, il s'agit de 54.000 signatures de citoyens de l'UE avec leur état civil, adresse et numéro de papiers d'identité.

A l'initiative de plusieurs associations russophones ou simplement soucieuses d'une véritable prise de conscience de nos concitoyens ouest-européens de la véritable dimension continentale de l'Europe, et en coordination avec tout un réseau d'associations dans tous les pays de l'UE, il a été décidé de présenter à la Commission européenne une proposition d'«initiative citoyenne» visant à une reconnaissance de l'utilisation du russe au niveau officiel dans l'Union européenne.

Une plateforme en sept points avançant les principales raisons pour lesquelles la reconnaissance du russe serait utile à l'UE a été élaborée par l'Union des Russophones de France et présentée aux coordinations française et européenne.

Prenez en connaissance dans l'encadré joint et n'hésitez pas à la diffuser autour de vous si elle vous convient et que vous êtes prêt à signer la pétition d'initiative quand nous, aurons obtenu le feu vert de la Commission européenne. Il nous faut rassembler 54.000 signatures en France pour avoir une chance d'aboutir.

En plus des raisons avancées dans la plate-forme, une reconnaissance du russe devrait nous faciliter les choses pour défendre l'enseignement du russe largement malmené par l'éducation nationale, permettre à nos concitoyens de langue russe (y compris dans certaines régions de l'Union européenne où ils sont des minorités «natives» diversement respectées) de s'adresser dans leur langue aux institutions, de faciliter les échanges entre différentes nationalités au sein de l'Union et même y jouer un rôle intégrateur, parfois conciliateur comme en Belgique où Flamands et Wallons russophones n'ont pas de problèmes ! Enfin, bien sûr, permettre à l'ensemble de l'Europe de se retrouver et de jouer à plein la complémentarité économique et stratégique entre l'est et l'ouest dans le respect des valeurs traditionnelles européennes, de tolérance, de respect réciproque et de démocratie.

Pour tout cela signez et faites signer AVANT le 30 Mai 2012

la pétition-sondage à l'adresse:

http://www.mesopinions.com/Pour-que-le-russe-soit-reconnu-dans-l-Union-europeenne--petition-petitions-e767309ac47d8a8e7e225eaced799a6c.html

En fonction du nombre des réponses, nous saurons si nous avons une chance de recueillir les 54.000 signatures exigées, avant de lancer la pétition à un million dans toute l'Union. Nous aurons alors un an à compter du jour de son lancement. Tout le monde devra s'y mettre pour que les 7 millions de russophones de l'Union soient pleinement reconnus et que l'Europe prenne son vrai visage dans le monde.

VITE SIGNEZ, SIGNEZ VITE Pour le russe, pour l'Europe !

 

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 16:32
Iakounin

Le Président de la compagnie des chemins de fer russes confie au Courrier de Russie la façon dont il compte augmenter le niveau d’investissement dans les infrastructures de transport et les thèmes qu’il aborde avec Vladimir Poutine quand le chef du gouvernement l’appelle tard dans la nuit. 

 Le Courrier de Russie: La compagnie de chemins de fer russes (RZhD) a beaucoup de projets de collaboration avec la France. Il s’agit aussi bien du lancement des lignes Moscou-Nice et Moscou-Paris que de la construction de matériel roulant ferroviaire en partenariat avec le groupe Alstom. Pourquoi, personnellement, considérez-vous important de développer les relations avec la France plutôt qu’avec un autre pays d’Europe ?

Vladimir Yakounine : En tout, il doit y avoir une motivation personnelle. J’apprécie la langue française depuis que je suis enfant. À une époque, j’avais même progressé significativement dans son apprentissage. Je pouvais de façon tout à fait passable expliquer à un touriste français égaré le chemin de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Au-delà de ça, à l’époque soviétique, la génération à laquelle j’appartiens a été éduquée dans la littérature française. Exactement de la même façon que les Français lisaient Tolstoï, nous lisions Maupassant et Zola et assimilions ces ?uvres comme une partie de notre culture propre.

Pour en revenir à la collaboration avec la France aujourd’hui, et bien, il s’agit pour l’essentiel d’un retour à nos années de jeunesse et de la réalisation de choses que nous aurions dû faire il y a longtemps, mais qu’empêchaient diverses circonstances.LCDR

LCDR : À quel point des itinéraires comme Moscou-Nice et Moscou-Paris peuvent-ils être prometteurs économiquement ?

V. Y. : Il y a incontestablement une demande pour de tels itinéraires. Bien sûr, il est difficile, sur une année, de tirer des conclusions quant à la rentabilité du Moscou-Nice. Mais je peux dire en tout cas que les trains, tout au long de la saison touristique, sont complets. D’ailleurs, la demande la plus forte concerne les wagons de première classe et non les places qui coûtent moins cher. Ce qui nous signale la nécessité de changer notre mentalité. En Russie, en effet, les wagons les plus populaires sont les couchettes communes platzkart, qui n’existent même pas en Europe. Pourrait-on même s’imaginer des wagons platzkart en France ? C’est peu probable.

LCDR : Est-il question de lancer de nouvelles lignes entre les villes russes et européennes ?

V. Y. : À l’heure actuelle, des itinéraires nous relient à près de cent villes – pas uniquement françaises mais aussi italiennes, espagnoles, allemandes… Récemment, le prince de Monaco a même demandé que nous organisions aussi une desserte de la principauté. Et le 17 décembre dernier, le train Moscou-Nice faisait une halte à Monte-Carlo.

« A mon sens, ces prix ne sont, déjà, pas suffisants »

LCDR : Un billet de train Moscou-Nice coûte aujourd’hui 306 euros et le trajet Moscou-Paris 485 euros. Une démocratisation des prix pour ces destinations est-elle envisagée ?

V.Y. : À mon sens, ces prix ne sont déjà pas suffisants. Nous parlons tout de même d’un service, de repas pris sur l’ensemble du voyage. Nous ne nous contentons pas, en effet, de prendre l’argent des passagers et de le répartir ensuite. Nous payons pour l’utilisation des structures ferroviaires de chacun des pays que nous traversons. Nous payons pour les réservations. Tous ces éléments constituent le prix du billet. Concernant la démocratisation, j’ai des doutes. Évidemment, si tout le monde se décidait brusquement à voyager uniquement par le chemin de fer, cela se ressentirait sur le prix des billets.

LCDR : Les RZhD ont de nombreux projets de collaboration avec les pays européens. Qu’en est-il des projets de partenariat en Asie et en Afrique ?

V.Y. : Nous en avons également. Il s’agit notamment du développement des communications ferroviaires avec la Mongolie, de la construction de la ligne de chemin de fer Syrte-Benghazi en Lybie que nous envisageons de réaliser avec le nouveau gouvernement, de notre collaboration avec les pays du Golfe. Une collaboration cordiale en matière de transports ferroviaires avec l’Iran, notre voisin, est aussi essentielle pour les RZhD.

Bien sûr, la compagnie accorde une grande attention aux interactions avec les pays de la CEI. Grâce au travail du Conseil du transport ferroviaire, ces derniers ont des standards et une infrastructure unifiés. Selon les directeurs du Comité, c’est aujourd’hui la structure de collaboration bilatérale la plus efficace car elle permet de résoudre des questions aussi bien économiques et financières que d’ordre logistico-juridique.

LCDR : Quelle est l’incidence de l’entrée de la Fédération de Russie dans l’OMC sur le développement des RZhD ? 

V. Y. : Potentiellement, cela signifie que des transporteurs venus d’autres pays auront la possibilité d’opérer en Russie. Potentiellement, parce que malgré nos efforts pour développer une infrastructure commune avec l’Union européenne, il y a toujours des facteurs qui s’y opposent. Le bon sens dit qu’il est impossible de mettre en place une bousculade sur deux réseaux ferroviaires.

« Tout est déterminé par le vaste territoire de notre pays »

LCDR : Dans quelle mesure la politique étrangère de la Russie détermine-t-elle la nature des partenariats internationaux des RZhD ? 

V. Y. : Je vais vous répondre par une citation du Premier ministre russe, Vladimir Poutine, qui m’a un jour téléphoné, tard dans la nuit, depuis un train régional. Nous avons parlé du développement du transport à grande vitesse dans l’Extrême Orient, en Sibérie. Il m’a chargé d’une mission concernant son élaboration. Il a conclu par cette phrase, avec laquelle je suis en tous points d’accord : « Vous ne pouvez même pas vous imaginer l’importance géopolitique contemporaine des chemins de fer russes ». Tout est déterminé par le vaste territoire de notre pays. Territoire immense. Potentiel de transit élevé. Et pour cette raison, évidemment, nous influons, en tant que grande compagnie, sur la politique de notre État. Et indubitablement, nous exécutons des directives politiques, parce que notre propriétaire c’est la société, en d’autres termes l’État.

LCDR : Aujourd’hui, à l’heure où l’État est propriétaire à 100% des RZhD, le niveau d’investissement dans les chemins de fer russes est, de l’avis des experts, assez bas. Comment leur volume peut-il être augmenté dans un contexte de limites tarifaires strictes ? 

V. Y. : Nous essayons de répondre à cette question avec les partenariats privé-public. Nous avons récemment signé un accord avec la société privée Novatek. Le groupe a promis de nous accorder 30 milliards de roubles afin que nous construisions une infrastructure pour son entreprise. L’infrastructure sera propriété de la compagnie RZhD – ou de son propriétaire unique, l’État. État qui devra, quant à lui, définir la formule permettant de calculer un prix spécial pour le transport des chargements du groupe Novatek. Ainsi, les entreprises pourront voir combien leurs investissements sont justifiés et seront incitées à y prendre part.

« Je n’ai rien à prouver, je n’ai pas à me justifier »

LCDR : Vous avez déclaré dans votre blog que chaque entreprise russe devait s’efforcer d’améliorer l’image de la Russie, de briser les réticences psychologiques des investisseurs occidentaux. Comment les RZhD s’y prennent-ils ?

V. Y. : De façon très simple. Quand nous conduisons des rencontres internationales du type de la Conférence pour le dialogue franco-russe, nous présentons à la communauté occidentale le véritable visage de l’individu russe autant que de l’entreprise russe. Il s’agit, par notre biais, de présenter la politique que conduit notre gouvernement. La collaboration est impossible sans confiance. En Occident, on parle beaucoup de confiance mais on en accorde rarement aux autres. Les États occidentaux considèrent que les autres pays doivent se justifier, leur prouver quelque chose. Je n’ai rien à prouver, je n’ai pas à me justifier. J’ai appris toute ma vie un seul et même métier. Et je poursuis cet apprentissage. Je sers la société russe, ma famille, je m’efforce de me développer et tente de faire ce que je sais faire mieux qu’un autre. C’est là toute ma fierté.

Propos recueillis par : Maria Gorkovskaya

13 février 2012

 

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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 16:11

 

 

Bicerovic

                Serbie, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie…

 

 KOMNEN BECIROVIC 

Allocution prononcée lors de la soirée consacrée à la Syrie, organisée par Investigaction de Michel Collon, le 31 mars 2012 à Paris.

 

     Je suis heureux de vous voir venus si nombreux ce soir, preuve, s’il en faut, qu’il reste beaucoup de gens épris de vérité en ces temps d’imposture générale. Cela ne peut que dynamiser notre espoir pour persévérer sur le chemin de la vérité que nous poursuivons depuis de nombreuses années.

      Oui, comme notre médiatrice vient de l’annoncer, je vous parlerai, en tant que Serbe, en toute connaissance de cause, mon peuple ayant été dans un passé récent victime du même mal qui risque de s’abattre aujourd’hui sur le peuple syrien.

      Mais, je tiens d’abord à saluer Michel Collon, homme de conscience et de vérité, qui avec ses valeureux compagnons de lutte, dont Jean Bricmont et Bahar Kimyongür présents avec lui ce soir, mène un combat surhumain contre le fléau du mensonge qui, à l’instar du cancer détruisant le corps, contamine, pollue et détruit l’âme. En effet, Michel Collon aura été, depuis au moins un quart de siècle, sur tous les fronts où la vérité a été occultée et bafouée au profit du mensonge et de l’imposture précédant les actions criminelles de l’Otan en parfaite connivence avec celles de ses affidés sur place. Comme cela s’est précisément passé en Serbie en 1999, lors de la guerre du Kosovo, en Afghanistan en 2001, en Irak en 2003, en Libye en 2011, et comme cela se passe depuis un an en Syrie, bien que le pays, grâce à l’opposition de la Russie et de la Chine, ne soit pas encore mis à feu à sang par les bombes de l’Otan qui décidément s’érige, non pas en gendarme mais, pire encore, en bandit planétaire.

     En fait, la stratégie du mal qui a frappé ces nations, a été élaborée et mise en application il y a treize ans sur nous autres Serbes, et elle consiste à créer les conditions du chaos dans le pays, en s’y adonnant à la subversion, en y enflammant les antagonismes ethniques et religieux du passé, en y soulevant une fraction de la population, en l’occurrence les Albanais, contre la majorité et contre le pouvoir central, en armant certains groupes et en les incitant aux actes terroristes les plus effroyables. Actes terroristes que les médias-mensonges en Occident exaltent comme autant d’exploits et leurs fauteurs comme autant de combattants de la liberté. En même temps, on diabolise les dirigeants nationaux, en les rendant responsables de la violation des droits de l’homme, de la répression, des atrocités, des massacres, de la catastrophe humanitaire. Et, lorsque la situation est portée à son paroxysme, on lance sur le pays les bombardiers de l’Otan sous prétexte d’arrêter ces maux, alors que l’on ne fait que les démultiplier à l’infini.

     En effet, les victimes, les morts et les blessés, se comptent par dizaines, voire par centaines de milliers, les refugiés par millions, comme en Irak; d’immenses biens matériels, sans épargner les monuments de civilisation, sont anéantis; les infrastructures détruites, l’économie abîmée, la nature polluée par l’usage des armes à l’uranium appauvri et d’autres matières toxiques; la paix et la cohabitation entre les communautés ethniques et religieuses, complètement bouleversées par les fanatismes enflammés qui font rage; les gouvernements légaux remplacés par des régimes fantoches, les dirigeants ayant courageusement résisté au fléau, tels Milosevic, Saddam, Kadhafi, martyrisés; les richesses et ressources en proie au pillage des vainqueurs qui s’abattent sur les nations meurtries en essaims de charognards.

     Cependant, outre le besoin d’assouvir leur cupidité, notamment leur soif de pétrole, apparait également celui d’étancher leur soif du mal, fût-ce par leurs féaux interposés, comme on l’a vu à travers le ricanement et la délectation morbide de la classe médiatico-politique devant le spectacle effrayant de la mort atroce infligée à Kadhafi. Mais là, nous sommes face à un tel abîme qu’il faudrait sans doute le génie de Dante ou de Dostoïevsky pour en scruter les profondeurs.

      En tout cas, la liste des maux causés par les guerres dites humanitaires de l’Otan, qui sont en réalité des entreprises barbares et inhumaines, est sans fin. L’exemple le plus tristement éloquent de ces ravages, effectués sous couvert des droits de l’homme et de la démocratie, de la protection de la population contre de prétendus massacres, est certainement celui de la Libye où les humanistes et les démocrates de l’Ouest ont réussi, en huit mois, à transformer en enfer un véritable éden créé pendant quarante ans en plein désert saharien. Au lieu du règne des droits de l’homme et de la démocratie tant claironnés, ce sont actuellement l’anarchie et les déchirements les plus cruels entre les diverses factions, qui y font rage.

      Voici le sort qui, à Dieu ne plaise, attend la Syrie. C’est pourquoi, pour l’éviter, il faut, pendant que le président Bachar el-Assad continue avec son peuple de faire héroïquement face au fléau, mobiliser tous les hommes de conscience, de justice et de vérité pour dénoncer la conjuration actuelle contre le grand peuple syrien et pour le soutenir.

Pour ma part, en tant qu’intellectuel serbe ayant depuis plus de vingt ans combattu l’hydre du mensonge, en parfaite solidarité avec Michel Collon, ce dont je suis fier, j’apporte mon soutien total, qui est également celui du peuple serbe, à nos frères syriens, avec le vœu qu’ils tiennent bon dans la présente épreuve et qu’ils en sortent victorieux.

Komnen Bicirovic, l'écrivain serbo-français

http://www.tvorac-grada.com/

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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 17:56

Cénacles internationaux, cercles d'influence, institutions financières... Et si, en marge des gouvernements élus, se développait un autre pouvoir planétaire, opaque, voire secret ? La question est au centre de l'enquête menée par les auteurs de Circus politicus, dont L'Express publie des extraits. Loin des théories du complot, l'occasion d'un débat sur nos démocraties.

Le monde est-il entré dans la phase aiguë du soupçon ? Celui que les peuples nourrissent à l'égard de leurs élites, celui qui défoule des contribuables dont le joug s'alourdit, celui qu'entretiennent des responsables politiques enclins à entourer leurs décisions -et leur indécision- du plus grand secret. Dans une perspective historique, il n'y aurait rien de neuf, à vrai dire, dans ce sentiment diffus et persistant. "Depuis qu'il y a pouvoir, il y a complot", rappelle avec sagesse le philosophe Marcel Gauchet. Sauf qu'un élément nouveau s'affirme et se confirme à travers le développement d'un pouvoir planétaire, transversal, qui, surtout, échappe à tout contrôle démocratique.

Faire la part des choses entre la croyance en la conjuration permanente et la terrible réalité d'un monde conduit par des incompétents

Ce dernier point, la dés appropriation des peuples et la dépossession de leurs institutions légitimes et élues, est la thèse que défendent deux journalistes, Christophe Deloire et Christophe Dubois, auteurs du best-seller Sexus politicus, dans leur nouvel essai, Circus politicus (dont L'Express publie les bonnes feuilles), longue enquête sur le théâtre d'ombres que serait désormais la vie politique française.

Ils ont fouillé, interrogé et débusqué pour dévoiler une série de cercles où se prennent les grandes décisions, européennes ou mondiales, qui exercent des effets concrets sur chacun de nous sans que nous soyons informés du contenu des discussions. En se faufilant dans les coulisses des cénacles internationaux, on découvre l'autre visage des hommes (et des femmes) de pouvoir, les chuchotements ou la voix arrogante des maîtres du monde.

Des technocrates dont l'expertise échappe aux élus

L'époque et le contexte actuels favorisent l'opacité ou cette notion indéfinissable de "gouvernance", qui semble être le dernier avatar de la modernité. Un faisceau de facteurs nourrit ces castes, par définition endogames, chargées de la gestion des grands intérêts supranationaux. La mondialisation engendre une strate de technocrates, supposés compétents, dont l'expertise échappe par nature au grand public, mais aussi aux élus du peuple. La construction européenne, qui, plus à tort qu'à raison, est vouée aux gémonies en raison d'une centralité confuse, réputée pléthorique et budgétivore, imposant des objectifs collectifs qui requièrent leurs clercs dévoués. Le développement fulgurant d'Internet, haut lieu de l'amplification des rumeurs, nimbe ces sommets de vapeurs de complots, mélange de série télévisée américaine et de tuyaux percés.

Il faut sans doute faire prudemment la part des choses entre la croyance populaire en la conjuration permanente de barons masqués et la terrible réalité d'un monde conduit par des leaders qui cachent derrière leurs cravates une forte dose d'incompétence, si ce n'est de désarroi.

Une instance inaperçue et inconnue du plus grand nombre

Il revient à Pierre Bourdieu d'avoir formulé le concept du "gouvernement invisible", dans un article au titre alarmiste, "La culture est en danger". "Les grandes firmes multinationales et leurs conseils d'administration internationaux, les grandes organisations internationales, OMC, FMI et Banque mondiale, aux multiples subdivisions désignées par des sigles et des acronymes compliqués et souvent imprononçables, et toutes les réalités correspondantes, commissions et comités de technocrates non élus, peu connus du grand public, bref, tout ce gouvernement mondial qui s'est en quelques années institué, et dont le pouvoir s'exerce sur les gouvernements nationaux eux-mêmes, est une instance inaperçue et inconnue du plus grand nombre."

Mais, plutôt que cette vision d'un cercle fermé, où flotte un parfum de cynisme parmi les fumées de havane, on préférera l'ironie de Marcel Gauchet au sujet de ces élites désemparées. "Ils nous disent qu'ils sont impuissants parce que la mondialisation met les problèmes hors de leur portée, et pourtant ils n'arrêtent pas de concerter, gardés dans des forteresses. Rien de plus propice à faire naître l'idée qu'ils nous mentent et qu'ils déterminent entre eux, hors de tout contrôle, une politique qui ne nous veut pas du bien."

Par Christian Makarian

« L'Express » - publié le 01 février 2012  

 

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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 17:37

Des coulisses des Conseils européens aux secrets des transactions bancaires, Circus politicus, de Christophe Deloire et Christophe Dubois, explore ces "pouvoirs" à l'écart de la lumière. Extraits. 

Les discrètes notes "Antici"*

A chaque Conseil, les dirigeants consacrent près d'une demi-journée à rédiger le communiqué final. Ils peaufinent le texte, paragraphe par paragraphe. Un seul mot peut entraîner des minutes de discussion. Les communiqués ne relatent pas les débats, parfois vifs. Un relevé de conclusions "révisées", au style bureaucratique, est publié un mois après la réunion du Conseil ! Mais il ne permet pas de se faire une idée précise.  

De quoi les maîtres de l'Europe se parlent-ils ? Il y a un moyen de le savoir, jusqu'ici inconnu du grand public. Pour le découvrir, il faut assister à l'extérieur de la salle de réunion à un étrange ballet digne des coulisses d'un théâtre. Dans une pièce attenante à la salle 50.1, des hommes et des femmes prennent des notes. Ils se basent sur les propos retranscrits par un "débriefer" du secrétariat général du Conseil, installé dans la salle. Ce ne sont pas des journalistes, mais des diplomates. Personne d'autre n'est autorisé à retranscrire les débats par écrit. Ils ont un nom : les conseillers "Antici". Ils sont les seuls à pouvoir porter un badge "rouge A" - avec les représentants permanents des Etats membres auprès de l'Union européenne - qui leur permet d'accéder à la salle du Conseil. Mais ils ne peuvent pas y rester (ils n'ont pas de chaises !). Une volonté délibérée de limiter le nombre de membres et de délégations présents. 

Il y a un conseiller Antici par pays, en général un diplomate de la représentation permanente, l'équivalent de l'ambassade à Bruxelles auprès de l'Union européenne. Un délégué italien, Paolo Antici, a utilisé le procédé en 1975 et laissé son nom. Ces notes dactylographiées sont diffusées sur du papier blanc sans en-tête - ni République française, ni Union européenne, ni aucun autre logo n'apparaît -, anonymes comme les "blancs" des services secrets. Les notes Antici ont beau n'avoir aucun caractère officiel, elles contiennent la recension quasi parfaite des conversations des dirigeants européens lors de leurs réunions au sommet. Leur tâche n'est pas toujours aisée : lors d'une réunion, l'un des diplomates note dans son relevé Antici que les micros ne fonctionnent plus... 

Jamais aucun citoyen européen n'a assisté à ces discussions, jamais une télévision ne les a filmées, sauf cinq minutes au début, quand personne ne se dit rien. Jamais ces notes ne sont sorties du cercle des initiés. Grâce à elles, un coin du voile peut aujourd'hui être levé sur ce Circus assez exotique.  

Le vrai pouvoir des banques

Le poids des marchés ? Un pouvoir politique fantoche face aux Crésus de l'industrie financière ? Claude Guéant modère l'analyse, mais ne conteste pas que le rapport de force est permanent : "Il faut vivre avec la pression des marchés financiers et prendre en compte les agences de notation.Faut-il davantage contrôler ces dernières ? Lors d'un G 20, il avait été question de créer une agence européenne." 

Un an plus tard, Sarkozy prononcera un second discours de Toulon pour défendre son bilan. En réalité, les belles paroles mettront en évidence la vacuité des actions. Car le chef de l'Etat ne dirige plus grand-chose. La régulation des banques est maintenant à l'initiative du comité de Bâle. Etabli en 1974 par les gouverneurs des banques centrales de 10 pays, élargi depuis à près de 30 pays au total, le comité ne rédige jamais des textes ayant force de loi mais, en matière de réglementation des banques, son pouvoir dépasse celui de la France. Le comité, qui dispose d'un secrétariat avec 17 employés, se réunit sous l'égide de la Banque des règlements internationaux (à Bâle), dont le président actuel est Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France. 

Tout part d'une cuisine de gouverneurs indépendants pour arriver dans notre assiette législative 

En près de quarante ans d'existence, le comité de Bâle a entériné trois grands accords entre les gouverneurs des banques centrales, dont les noms sont faciles à retenir : Bâle I, Bâle II et Bâle III. Bâle I fixait un ratio de fonds propres minimum pour les banques. Bâle II fixait de nouvelles normes pour conjurer le risque de crédit, qui dépend de la qualité des emprunteurs. Bâle III, publié en décembre 2010, entreprend de juguler la crise en fournissant une nouvelle définition des fonds propres et en mettant en place un ratio de liquidité et un ratio d'effet de levier. Bâle III s'inscrit dans une vision anglo-saxonne, plus libérale, plus insistante sur le montant des fonds propres, que notre vision plus réglementaire. 

Pourquoi de tels accords ? "Les Etats ne peuvent pas avoir des règles différentes", note Christian Noyer. Le comité de Bâle propose donc une référence commune, qui doit ensuite être validée par des instances démocratiques. La procédure est la suivante : le comité de Bâle propose, le G 20 donne une impulsion politique, l'Union européenne adopte une directive, cette directive est transposée en droit national. 

En résumé, tout part d'une cuisine de gouverneurs indépendants pour arriver dans notre assiette législative. Entre les deux, les élus français ou européens ont-ils une influence sur les textes ? Pour le savoir, il faut comparer les textes proposés à Bâle et les dispositions inscrites in fine dans la loi. 

"De la proposition de Bâle au texte final en France, y a- t-il beaucoup de changements ? demande-t-on à Noyer. 

- Non, c'est très proche."  

L'énigmatique conférence de Bilderberg

Sur le site Internet de la conférence de Bilderberg, le mot est souligné, comme s'il s'agissait d'un avertissement à ceux qui oublieraient la consigne : les discussions se déroulent off-the-record (sic). Huis clos total. Aucun compte rendu. Cette règle du silence public aurait pour objectif d'"aider une meilleure compréhension des forces complexes [...] qui affectent les nations occidentales dans la période difficile de l'après-guerre". Certes, la guerre froide n'est plus d'actualité. Mais aujourd'hui, "il y a plus, et non moins, de problèmes communs", note la courte présentation du groupe. Le caractère "privé" des conversations "n'a d'autre but que de permettre aux participants d'exprimer leurs opinions [...] librement". 

Bilderberg n'est pas un organe de décision ni de concertation, il n'y a donc pas lieu de publier une position commune : "Aucune résolution, pas de vote et aucune déclaration politique." Las ! la lecture des archives de Bilderberg entreposées à La Haye (Pays-Bas) démontre pourtant que les membres de cette classe dirigeante invisible sont parfois passés au vote. Le compte rendu d'une réunion "strictement confidentielle", rédigé dans les années 1950, consulté par les auteurs, atteste que l'influence est bien l'un de leurs objectifs : "La possibilité de soumettre, à la fin de la conférence, non pas des résolutions mais des conclusions et des suggestions, a été étudiée. De telles conclusions et suggestions ne lient personne ; les participants sont libres, s'ils le désirent, de les considérer comme la base de mesures qu'ils prendraient avec leurs gouvernements respectifs ou organisations ou groupes sur lesquels ils ont une influence, afin qu'elles puissent être adoptées et mises en vigueur." 

Les méthodes d'influence de l'Amérique

La scène a pour cadre l'imposante ambassade des Etats-Unis à Paris, un bâtiment de style classique, sous haute surveillance, située en face de la place de la Concorde, à deux pas du Crillon et des jardins de l'Elysée. En plein coeur de Paris, le symbole de la puissance américaine. Là sont reçus les candidats ou les invités d'un programme très spécial, l'IVLP, International Visitor Leadership Program [IVs' - les initiales d'International Visitors']. Il s'agit de jeunes gens à très haut potentiel repérés par les services de l'ambassade, et que le gouvernement américain invite pour un périple aux Etats-Unis afin de les sensibiliser à la cause du pays, sous couvert d'un séjour d'études.  

[...] L'objectif, en faisant rencontrer aux invités les plus hautes personnalités et en leur faisant visiter les lieux de pouvoir, est de donner à entendre la - douce - voix de l'Amérique et d'imprimer des souvenirs puissants dans le cerveau des visiteurs, afin que, des années plus tard, une fois parvenus au sommet du pouvoir, ils s'en souviennent. 

Etre un International Visitor, c'est apprendre que la plus grande puissance du monde vous promet un bel avenir 

Etre un IV, c'est apprendre que la plus grande puissance du monde vous promet un bel avenir ! Lorsque les jeunes gens souvent ambitieux sont reçus à l'ambassade pour un premier entretien, il arrive qu'une information leur soit glissée incidemment, entre deux questions ou précisions : "Nicolas Sarkozy et François Fillon sont passés par là." L'anecdote est rapportée par une personnalité de l'audiovisuel qui a bénéficié du programme. "C'est 100 000 dollars par tête de pipe, croit savoir un participant, aujourd'hui salarié d'une célèbre chaîne de restauration rapide américaine en France. Entre 30 et 40 Français sont invités chaque année. Mais aussi une centaine de Chinois."  

[...] Les Américains ont l'intelligence de ne pas transformer ces échanges en lavages de cerveaux évidents : "Il ne s'agit pas de propagande, raconte un autre participant, qui a sillonné la côte Est et la côte Ouest au cours de l'été 2011. Chacun est libre de se faire une opinion, mais on revient en général conquis."  

De manière curieuse, la participation du président de la république et du Premier ministre français à ce programme très sélect n'a jamais fait une ligne dans leurs biographies officielles. L'information figure pourtant sur le site Web des "visiteurs internationaux", sur une page qui répertorie les ex-visiteurs parmi les chefs d'Etat ou de gouvernement "en exercice". 

Le "Swiftgate" ou l'atteinte à la vie privée

"L'une des plus belles opérations d'espionnage depuis longtemps !" Cet expert ne s'embarrasse pas de précautions oratoires pour évoquer le dossier "Swift". Pour le grand public, le mot ne signifie rien. Il est pourtant au coeur d'un débat essentiel sur le plan démocratique. Au nom de la lutte contre le terrorisme, les services américains - le FBI, la CIA... - ont eu accès pendant des années à l'ensemble des transactions bancaires mondiales, notamment françaises. Un accès à des données de masse contenant d'éventuels suspects, mais aussi et surtout des citoyens normaux. 

Swift est le nom d'une société, la Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication, dont le siège social se situe en Belgique. Son activité est gigantesque : elle traite chaque année plus de 2 milliards de messages sur des transactions financières. Ses clients : 8 000 sociétés (notamment des banques) dans 200 pays.  

(...) Après les attentats du 11 septembre 2001, les services américains se mobilisent pour lutter contre les cellules d'Al-Qaeda. Une traque mondiale... Mais aussi mise sous surveillance financière de la planète. L'US Department of Homeland Security (DHS), le ministère de l'Intérieur américain, a sous la main un formidable outil : les fichiers Swift. Dans le cadre de la lutte antiterroriste, le Département de la sécurité intérieure demande à Swift de lui transmettre tous les mois une série de messages du serveur. 

L'objectif : retrouver des personnes recherchées, identifier des transactions suspectes, faire des liens entre terroristes présumés... A priori, rien de condamnable. Sauf que ce programme, baptisé Terrorist Finance Tracking Program (Programme de traque de financement du terrorisme), TFTP en abrégé, est "classifié", c'est-à-dire secret, totalement clandestin. Durée de conservation des données ? Conditions d'utilisation ? En l'absence d'existence légale de l'opération Swift, les citoyens ne peuvent pas poser de questions sur ce système secret. Il traite des données ultrasensibles, mises à disposition par la société dans une sorte de "boîte noire", dans laquelle les services peuvent piocher à volonté. Le risque d'intrusion dans la vie privée, d'espionnage industriel aussi, n'est pas négligeable. Ces messages permettent, en effet, de connaître le montant de la transaction, la devise, le nom du bénéficiaire, le client qui a demandé la transaction, son institution financière...  

Pendant cinq ans, les services américains mènent clandestinement cette guerre financière. La consultation des données se fait sur la base de "sommations administratives" secrètes adressées par le département du Trésor américain à la section américaine de Swift. La société belge, qui, par nature, est au courant, a l'obligation absolue de ne rien révéler de cette opération. Les services secrets américains mettent-ils dans la confidence les services "amis" ? En Belgique, non. En France, aucune certitude. Mais un organisme de contrôle des services de renseignement belges, le comité R, prétend que les banques centrales du G 10 avaient été informées dès février 2002 de l'opération, ainsi que la Banque centrale européenne (BCE). Aucune de ces vénérables institutions n'a élevé la moindre objection : officiellement, au nom du respect du "secret professionnel".  

"L'Express" - publié le 01 février 2012 

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10 février 2012 5 10 /02 /février /2012 12:36

 

 

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La position de deux membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU concernant la résolution syrienne, la Russie et la Chine, est tout à fait justifiée. Moscou et Pékin, sans rejeter en principe l'adoption de la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU, ont proposé de la rapprocher au maximum de la réalité existante, ce dont dépend son efficacité. L'idée était d'abandonner un point de vue inacceptable selon le droit international consistant à exiger dans la résolution la démission du gouvernement légitimement élu du président Bachar al-Assad, de ne pas imputer la responsabilité de l'effusion de sang à une seule des parties – les dirigeants syriens –, en plaçant devant ses responsabilités l'autre partie du conflit, et de ne pas décréter de sanctions contre la Syrie.

Des inquiétudes ont en outre été suscitées par des dispositions du projet de résolution proposées par un certain nombre de pays occidentaux et arabes. Ces dispositions, comme l’ont montré les événements en Libye, pourraient être utilisées pour mener une intervention armée en Syrie. La Russie et la Chine n'avaient pas envie d'être dupées une seconde fois. Tout récemment, les Etats-Unis leur avaient demandé de ne pas opposer leur veto à la résolution des Nations unies sur la Libye, la présentant uniquement comme l’exigence de fermer l’espace aérien au dessus du pays pour éviter les frappes aériennes de Kadhafi, qui auraient pu affecter la population civile. Alors, la partie « amorphe » de la résolution de l'ONU avait été utilisée directement pour renverser le régime de Kadhafi.

Que motive la position anti-syrienne actuelle ? La Syrie est principalement devenue une victime parce qu'elle est proche de l'Iran. Le renversement du régime actuel fait partie d’un plan d'isolement de l'Iran. Cependant, le rapprochement de Damas avec Téhéran s’est produit parce qu’ le conflit israélo-arabe n’est pas résolu. Je me souviens qu’au cours d'une conversation avec Hafez al-Assad – père de l'actuel président syrien –, ce dernier m’avait dit qu'il s’efforcerait de ne pas rester « seul à seul avec Israël ».  L’absence de résolution du dangereux conflit au Moyen-Orient, caractérisé par une tendance constante à l’escalade vers la phase de crise, a incité Damas à créer, au cas où, une « base arrière » iranienne.

Pourquoi les pays arabes ont-ils également, pour la plupart, pris position contre le régime de Bachar al-Assad ? La cause principale est le conflit croissant entre les deux grandes tendances religieuses de l'Islam, les sunnites et les chiites. Suite à l'opération militaire américaine en Irak, ces contradictions se sont renforcées. Le gouvernement syrien est principalement constitué d’alaouites, un courant proche du chiisme. La Ligue arabe, qui unit dans leur écrasante majorité des Etats sunnites, s’est mise à redouter la création d’une « ceinture chiite » de l'Irak au Liban, e passant par l'Iran et la Syrie.

Que pourrait-il arriver en cas de renversement du régime syrien actuel ? Il serait bon que les auteurs du projet de résolution du Conseil de sécurité de l'ONU rejeté se penchent sur cette question. Il existe suffisamment d’exemples assez éloquents de ce à quoi peut mener une politique irresponsable au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Il convient impérativement de lui opposer des efforts collectifs, sans lesquels on ne pourra empêcher à terme que la situation ne glisse vers le chaos et la guerre civile, provoquant finalement l'échec des mesures si nécessaires à la résolution du conflit israélo-arabe.

Evgueni Primakov,

ancien directeur du Service de renseignement extérieur de Russie (1991-1996),

Premier ministre de Russie (1998-1999).

Rossiyskaya Gazeta  - 8 février, 2012

 

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 14:04

REPORTAGE - Ce territoire juif autonome créé par Staline sert de décor au dernier livre de Marek Halter. Notre reporter est parti à la découverte de ces confins de l'Extrême-Orient russe pris dans les glaces, où ne vit plus qu'une toute petite minorité juive.

 

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Un rabbin devant une gare ferroviaire du Birobidjan.

Un air froid à couper au couteau, des fleuves emprisonnés par la glace de l'hiver, les bouleaux décharnés de l'immense taïga et l'enracinement, sur cette terre, des branches les plus récentes de son arbre généalogique: voilà qui suffit au bonheur de Dmitri Kaploun, habitant de Birobidjan, la capitale du territoire juif autonome. Un morceau de terre russe situé sur la route du Transsibérien, à 7 800 kilomètres au sud-est de Moscou, grand comme les deux tiers de la France mais peuplé de seulement 200.000 habitants. Des confins oubliés où Marek Halter plante le décor de son dernier livre (1).

Dmitri Kaploun est juif, comme sa grand-mère, qui débarqua ici un jour de l'année 1933 avec nombre de ses coreligionnaires. Cet homme avenant de 36 ans parle le yiddish, porte l'étoile de David et a subi une circoncision il y a quinze ans. En 1994, après la chute de l'URSS, il est parti en Israël comme la majorité des Juifs russes, pour vérifier si l'État fondé par Ben Gourion «ressemblait vraiment à la Terre promise».

En tout, il a séjourné cinq ans à Ashkelon, au cours desquels il a rencontré sa femme, native elle aussi de Birobidjan. Puis il est rentré définitivement au pays, laissant là-bas son épouse et son fils, aujourd'hui âgé de 8 ans. «Pour vivre en Israël, il faut y être né. Ici, j'ai un appartement. En tant que chauffeur de l'administration régionale, je suis respecté. Mes parents habitent à côté. Je suis tranquille», explique Dmitri. Et il a refait sa vie dans son pays natal, celui des hivers glaciaux et des étés éphémères.

Une terre «qu'aucune autre nationalité ne prétend revendiquer»

Au centre culturel juif (Joint) de la rue Lénine, le parcours de Dmitri Kaploun est cité en exemple. Selon le directeur de cette institution, Roman Leder, Dmitri illustre le renouveau de la culture et de la démographie juive au Birobidjan. Entre 1928 et 1933, ils furent 22.000 membres du peuple élu, pour beaucoup natifs d'Ukraine, à émigrer dans l'Extrême-Orient russe. «De bonne grâce et avec l'aide de Staline», soulignent les historiens locaux. À l'époque, alors que dans la Russie occidentale la famine sévissait, le président du Praesidium du Soviet suprême Mikhaïl Kalinine vantait avec enthousiasme les mérites de ce «territoire vaste» qu'est le Birobidjan.

Une terre «libre, fertile, situé à la frontière de l'État et qu'aucune autre nationalité, en dehors de la nationalité juive, ne prétend revendiquer». Majoritairement fonctionnaires, les Juifs se virent accorder des terres, se transformèrent en agriculteurs, encouragés tout autant par leur propre communauté que par le pouvoir stalinien. Le territoire juif autonome sera officiellement baptisé en 1934. Plusieurs repartiront, rebutés par la dureté du climat. Seuls les pionniers endurcis resteront. Leur ténacité ne sera pas éternellement récompensée.

Plus encore que de la grande vague de terreur stalinienne des années 1936-1937, la communauté sera d'abord victime de la campagne de lutte contre le «cosmopolitisme» lancée par le maître du Kremlin après-guerre. Après la vague d'émigration postgorbatchévienne, seuls 5000 Juifs resteront, soit à peine un quarantième de la population totale. «Ils sont partis car l'économie du pays partait à la dérive. Mais aujourd'hui, on vit normalement et quand cent personnes partent d'ici, cent autres reviennent», se félicite Roman Lader, le directeur du centre Joint.

«Très loin de Moscou, de l'Occident et de la politique»

Financé par la diaspora et des entrepreneurs locaux, le centre de la rue Lénine délivre des bons d'achat à 400 personnes nécessiteuses, offre aux plus indigents l'aide médicale gratuite, assiste leurs enfants par l'intermédiaire d'un psychologue et subventionne les achats de bois des familles juives. Fermé à l'époque soviétique, le théâtre juif a rouvert, animé par une troupe amateur. Le centre Joint s'apparente à une petite PME, installée dans des locaux modernes, loin du confort spartiate de l'administration russe ordinaire.

Dans une salle de réunion du rez-de-chaussée, Vera, Nelya et Eva se prélassent dans des fauteuils. Âgées de 67 à 80 ans, ces trois honorables babouchkas sont membres de la chorale fondée il y a seulement deux mois, où elles interprètent le répertoire du folklore juif. «Ici, on est vraiment très loin de Moscou, de l'Occident et de la politique», dit Vera, pour qui Vladimir Poutine se résume à un homme d'État énergique, qui augmente régulièrement les pensions des retraités.

De plus, il n'hésite pas à envoyer des «oligarques corrompus» en prison, comme Mikhaïl Khodorkovski, quand bien même ce dernier est d'origine juive. Le territoire a beau s'appeler «région autonome des Juifs», l'identité de ses habitants n'y joue plus grande importance. Depuis que la mention de la nationalité «juif», introduite par Staline en 1932, ne figure plus sur les passeports russes (1997), il est impossible d'évaluer le nombre de Juifs dans le pays, a fortiori au Birobidjan.

Un syncrétisme davantage laïque que religieux

À la suite de nombreux mariages mixtes, ces derniers se sont fondus dans la population. Ici, les chrétiens orthodoxes fêtent Pourim, tout comme les Juifs célèbrent la Pâque chrétienne, témoignant d'un syncrétisme davantage laïque que religieux. Tout au plus les habitants du territoire notent-ils que leur gouverneur, Alexandre Vinnikov, l'ancien maire de la capitale, possède des racines juives par son père. Il est surtout membre de Russie unie, le parti dominant, qui a récolté 48% des suffrages aux dernières législatives.

Chaque matin, pour le service de 10 heures, seuls quinze fidèles septuagénaires fréquentent la salle de prières de la nouvelle synagogue, également située rue Lénine. Le rabbin a quitté la région pour s'installer en Israël, en attendant qu'un hypothétique remplaçant lui succède. Vladimir Kompaniets, 87 ans, regrette que les jeunes désertent le lieu de culte, mais s'en fait volontiers une raison. «Ici, nous sommes des religieux démocrates. Chacun est libre d'exprimer ou non sa foi», explique cet ancien bûcheron, tout en ôtant sa kippa. «D'ailleurs, comment voulez-vous qu'après soixante-dix ans de communisme, il en aille autrement?», demande-t-il.

Tout en conservant sa mémoire et ses traditions, le territoire juif autonome prend surtout acte de l'influence irrésistible de son puissant voisin chinois. Et s'en accommode à merveille. En face de la gare, la statue symbole de Birobidjan, qui représente un paysan fatigué conduisant sa carriole, a été dessinée par un artiste local, mais fabriquée par un industriel chinois. Croyant épater ses commanditaires russes, ce dernier a sculpté un cheval fringant plutôt que la vieille carne fatiguée que fouettaient les pionniers juifs du Birobidjan. Qu'importe cette faute de goût: les prestataires chinois sont «moins chers» et plus durs à la tâche que les Russes, admettent les habitants de la région.

Appétit chinois

C'est dans le sud de la région, à Leninskoïe, là où le majestueux fleuve Amour sépare les deux pays, que l'appétit chinois pour le marché russe se manifeste avec le plus de vigueur. Ce matin de la mi-janvier, les trois vedettes russes qui font la navette avec la Chine sont prises dans les glaces de l'Amour. Mais, dans trois ans, c'est un pont de chemin de fer long de 2 kilomètres, sur lequel devrait quotidiennement transiter une vingtaine de trains, qui devrait relier le village de Leninskoïe à la ville chinoise de Tounszian. Cette dernière constitue elle-même la porte d'entrée vers la mégalopole industrielle de Harbin (10 millions d'habitants).

Dans ce contexte, la compagnie minière russe Petropavlovsk envisage de construire dans la région autonome juive un combinat minier. Ce dernier exportera vers la Chine près de 6 millions de tonnes de fonte et de minerai de fer, économisant grâce au pont quelque  1400 kilomètres de trajet. De leur côté, les Chinois prévoient de construire, près de Leninskoïe, une usine de traitement du bois, exploitant les vastes forêts sibériennes et dont les produits finis, comme les parquets, seront eux aussi exportés vers la Chine ou le Japon. Non loin, les investisseurs de l'empire du Milieu construiront une autre usine de traitement du soja et du maïs, destinée à sécher les graines.

Dans le bourg assoupi de Leninskoïe, l'annonce de ces projets fait grincer quelques dents, mais l'accueil réservé à ces entreprenants voisins reste majoritairement favorable. «Les gens compétents se rendent bien compte que les Chinois nous aident beaucoup. Ils louent des terres qui sans eux resteraient vides, y construisent dessus des immeubles qui dans cinq ans nous appartiendront. Enfin, ils apportent de l'argent au budget de l'État», se félicite Igor, un habitant de Leninskoïe. Quatre-vingts ans après l'arrivée des pionniers juifs sur cette terre, les entrepreneurs chinois leur succèdent, sans que l'ordre des choses, dans cette région hors du temps, n'en soit bousculé.

(1) L'Inconnue de Birobidjan, à paraître aujourd'hui chez Robert Laffont.

Pierre Avril

Le Figaro - 25 janvier 2012

 

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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 22:48

L'historienne Hélène Carrère-d'Encausse décrypte les attentes  des manifestants  anti-Poutine,  «l'avant-garde  de la société  intellectuelle» représentant  la nouvelle génération post-soviétique.

Par Hélène Carrère d'Encausse. Le Figaro - 6/janvier /2012

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On a tôt fait de comparer les manifestations qui ont mobilisé les Russes en décembre dernier au «printemps arabe». Certes, deux points communs caractérisent ces événements: l'Internet comme moyen d'appeler à manifester et l'importance numérique des rassemblements. Mais à partir de là, tout différencie «l'hiver russe» du «printemps arabe», ce qui lui promet sans doute un avenir différent.

Il y eut d'abord la surprenante annonce du chassé-croisé des membres du tandem Medvedev-Poutine. Ce dernier avait promis qu'il y aurait une concertation pour désigner le candidat à l'élection présidentielle et que le nom de celui-ci serait rendu public après les élections législatives. Et voilà que des semaines avant ces élections, il se déclarait candidat. Les Russes ont perçu cette annonce prématurée et peu décente comme une immense duperie. Ils ont découvert à cette occasion que Dmitri Medvedev, favori de la jeunesse et des libéraux, n'avait été qu'un président intérimaire, incapable de s'imposer dans la course à la présidentielle. Poutine avait décidé seul de leur sort commun.

C'est cet excès de pouvoir et le refus brutal de respecter même une apparence de choix ou de compétition qui a provoqué d'emblée un sursaut de colère populaire dont on a ignoré, hors de Russie, la portée. Mais, dès ce moment, une part non négligeable de la société russe s'est interrogée: comment répondre à ce coup de force? S'abstenir aux élections législatives? Une abstention de masse aurait eu pour effet de mettre en lumière le fossé existant entre le pouvoir et la société. C'est bien le choix qui a été fait spontanément par les Russes et qui a entraîné en retour un trucage des élections. Les urnes bourrées ont permis avant tout que les «bons électeurs» votent plusieurs fois. À la veille des législatives du 4 décembre, Novaïa Gazeta, le journal d'opposition inspiré par Mikhaïl Gorbatchev, détaillait avec délectation les divers moyens techniques de multiplier miraculeusement le nombre d'électeurs.

L'acte deux de ce printemps russe a été marqué par la réaction de la société aux trucages électoraux, les deux grandes manifestations de décembre 2011 qui rassemblèrent à Moscou des dizaines de milliers de citoyens furieux. Ce qui caractérise ces deux manifestations, c'est tout à la fois leur parfaite organisation, le calme des manifestants ne se laissant jamais déborder et interdisant les provocations, et surtout leur composition sociologique. Sans doute Édouard Limonov a-t-il tenté d'inciter ses partisans à se lancer à l'assaut des édifices gouvernementaux, Maison blanche et Douma. Mais nul ne l'a entendu. Car ceux qui étaient venus en masse sur la place des Marécages ou l'avenue Sakharov n'avaient rien de commun ni avec Limonov, ni avec les responsables des partis politiques légaux, ni même avec les chefs de l'opposition, et c'est là l'essentiel.

Les instituts de sondage ont dressé le portrait sociologique et politique de ces manifestants. Près de 70 % d'entre eux avaient moins de 40 ans. Plus de 70 % étaient diplômés de l'enseignement supérieur ou en cours d'études supérieures. 25 % étaient propriétaires d'une entre­prise ou exerçaient un commandement dans une entreprise. 70 % affichaient des opinions libérales, 24 % des idées de gauche, 6 % des penchants nationalistes. Ce tableau est édifiant. Il signifie que les manifestants n'étaient ni des marginaux, ni des jeunes désespérés de leur avenir, mais tout au contraire, comme les qualifie la presse russe, «l'avant-garde de la société intellectuelle, créatrice sans le soutien de laquelle aucun régime ne saurait durer».

Ces manifestants de décembre représentaient en grande majorité la nouvelle génération postsoviétique, la classe moyenne montante, déjà assurée de son avenir matériel. En revanche, et les enquêtes l'ont aussi montré, la génération précédente, celle des parents des manifestants, est restée en retrait tout en affirmant sa pleine solidarité avec la jeunesse. Simplement, la réserve observée par les parents témoignait de leur volonté de préserver la stabilité du pays, les acquis des dix dernières années. Une sorte de «division du travail» s'est ainsi établie entre la jeune génération qui pousse au changement - mais non à une quelconque révolution - et celle des parents qui soutient cette aspiration au changement mais en évitant une déstabilisation radicale.

De quel changement au demeurant est-il question? Ce que réclamaient les manifestants, au-delà des slogans généraux, était de recommencer les élections (10 décembre) et une Russie sans Poutine (24 décembre), c'est-à-dire une évolution du système politique, le respect de la société civile et de sa participation réelle à la vie politique. Ce que les manifestants ont rejeté, c'est ce qu'ils appelaient le système, se disant eux-mêmes hors système (vne systemy). Il est intéressant de constater que les principales figures de l'opposition libérale, tels Nemtsov ou Kassianov, qui se sont adressées aux manifestants n'ont rencontré qu'indifférence à leurs propos. La foule a considéré manifestement qu'elle tirait d'elle-même sa légitimité et qu'elle était apte à se diriger.

En face de cette jeunesse, sans guides réels - car peut-on en effet tenir pour un guide le blogueur Alexis Navalny soudain promu à la gloire, mais dont le discours n'est guère articulé? -, le pouvoir a eu la sagesse de rester inerte et d'éviter tout affrontement. Certes, Limonov a été arrêté durant quelques heures, la manifestation qu'il prétendait organiser au lendemain de Noël a été interdite, mais il s'agissait là d'une initiative marginale, sans lien avec les grands mouvements des 10 et 24 décembre.

Fort étonnante a été la réaction du principal intéressé, Vladimir Poutine, devant ces manifestations. Dans son long entretien télévisé, il est resté fidèle aux modes de communication habituels et à son discours habituel. Semblant ignorer que le discours politique que la jeunesse écoute se construit désormais sur les réseaux sociaux. L'incompréhension s'installe ainsi entre la part la plus active de la société, qui débat de son avenir sur Internet, qui y confronte ses idées, et l'ensemble des élites politiques, qui va de Poutine aux responsables des grands partis parlementaires et même aux chefs de l'opposition. Medvedev, adepte passionné des nouveaux modes de communication, n'a pas su échapper complètement à la tendance majoritaire en exposant ses propositions de réforme du système politique par les voies traditionnelles.

La jeunesse qui manifestait et qui devrait continuer à le faire, en principe en février, a clairement dit au pouvoir qu'elle n'acceptait plus son mépris de la volonté sociale. Et elle attend une réaction que Vladimir Poutine jusqu'à présent n'a pas su adapter aux circonstances. Medvedev, pour sa part, a certes fait déjà des propositions sages de compromis - retour à l'élection des gouverneurs, changements des règles d'enregistrement des partis politiques pour leur permettre de se constituer et de participer aux élections -, mais la faiblesse du président russe est qu'aux yeux de la société, évincé de la prochaine présidentielle, il a perdu sa légitimité.

Quelles conclusions peut-on tirer de ces manifestations qui sans doute changent déjà le visage de la Russie? Tout d'abord, qu'il s'agit d'une démonstration de la santé politique des Russes, qui ne sont pas les sujets amorphes et passifs d'un système qui pourrait tout leur imposer. Une jeunesse parfaitement éduquée, socialement et matériellement sûre d'elle-même veut faire entendre sa voix. Deuxième constat, ce mouvement n'est pas la manifestation du désespoir de masses incontrôlables, il s'inscrit dans des limites claires - évolution du système sans compromettre ce qui est acquis depuis la fin de l'URSS - et il refuse tout spontanéisme et tout extrémisme. Troisième constat, malgré le silence de Vladimir Poutine, des changements s'annoncent déjà.

Sans doute les élections présidentielles auront-elles lieu à la date prévue, et le candidat et vainqueur de cette élection sera très vraisemblablement Vladimir Poutine. Mais, à partir de là, plus rien ne sera pareil. Ce sera une élection contestée, peut-être au deuxième tour, et non plus un sacre. De même, la popularité de Poutine ne frôlera plus jamais les 60 à 70 % qu'elle connut. C'est une popularité en berne, qui se situe autour de 35 à 40 %, et Poutine partage désormais le sort de la plupart des hommes d'État contestés par leurs administrés. Surtout, nul n'imagine en Russie qu'il puisse jouir de deux mandats.

Les cris «Poutine dehors» qui ont scandé les manifestations traduisent un sentiment général, il n'est pas question pour les Russes qu'après douze ans d'exercice du pouvoir comme président puis premier ministre, il récidive. Si chacun sait qu'il est peut-être trop tôt pour évincer Poutine - Medvedev eût pu y prétendre, mais il a dû s'incliner - sans risquer de déstabiliser l'ensemble du système, il n'est plus perçu que comme le candidat d'une période de transition vers un nouveau système, peut-être une «déprésidentialisation» de la Russie, et vers des hommes nouveaux adaptés à la génération qui s'est rassemblée dans les rues en décembre dernier. En ce sens, décembre a bien été un printemps russe.

 

 

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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 16:00

Discours de Vladimir Poutine prononcé le 10 février à la Conférence de Munich sur la sécurité

(Texte intégral, traduction RIA Novosti)

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Madame la chancelière fédérale, Monsieur Teltschik, Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie pour cette invitation à participer à une conférence aussi représentative, qui a réuni hommes politiques, militaires, entrepreneurs et experts de plus de 40 pays du monde.

Le format de conférence me permet d’éviter les formules de politesse superflues et de recourir aux clichés diplomatiques aussi agréables à entendre que vides de sens. Le format de la conférence me permet de dire ce que je pense des problèmes de la sécurité internationale et, si mes jugements vous semblent inutilement polémiques ou même imprécis, je vous demande de ne pas m’en vouloir. Ce n’est qu’une conférence et j’espère que dans deux ou trois minutes Monsieur Teltschik n’allumera pas la « lampe rouge ».

On sait que les problèmes de la sécurité internationale sont bien plus larges que ceux de la stabilité militaro-politique. Ces problèmes concernent la stabilité de l’économie mondiale, la lutte contre la pauvreté, la sécurité économique et le développement du dialogue entre les civilisations.

Le caractère universel et indivisible de la sécurité est reflété dans son principe de base : « la sécurité de chacun signifie la sécurité de tous ». Franklin Roosevelt avait déclaré au début de la Seconde Guerre mondiale : « Où que la paix soit rompue, c’est le monde entier qui est menacé ».

Ces paroles restent valables aujourd’hui. D’ailleurs, le sujet de notre conférence en témoigne : « Les crises globales impliquent une responsabilité globale ».

Il y a vingt ans, le monde était divisé sur le plan économique et idéologique et sa sécurité était assurée par les potentiels stratégiques immenses des deux superpuissances.

La confrontation globale reléguait les problèmes économiques et sociaux urgents à la périphérie des relations internationales et de l’agenda mondial. De même que n’importe quelle guerre, la guerre froide nous a laissé, pour ainsi dire, des « obus non explosés ». Je pense aux stéréotypes idéologiques, aux doubles standards et autres clichés hérités de la mentalité des blocs.

Le monde unipolaire proposé après la guerre froide ne s’est pas non plus réalisé.

Certes, l’histoire de l’humanité a connu des périodes d’unipolarité et d’aspiration à la domination mondiale. L’histoire de l’humanité en a vu de toutes sortes.

Qu’est ce qu’un monde unipolaire ? Malgré toutes les tentatives d’embellir ce terme, il ne signifie en pratique qu’une seule chose : c’est un seul centre de pouvoir, un seul centre de force et un seul centre de décision.

C’est le monde d’un unique maître, d’un unique souverain. En fin de compte, cela est fatal à tous ceux qui se trouvent au sein de ce système aussi bien qu’au souverain lui-même, qui se détruira de l’intérieur.

Bien entendu, cela n’a rien à voir avec la démocratie, car la démocratie, c’est, comme on le sait, le pouvoir de la majorité qui prend en considération les intérêts et les opinions de la minorité.

A propos, on donne constamment des leçons de démocratie à la Russie. Mais ceux qui le font ne veulent pas, on ne sait pourquoi, eux-mêmes apprendre.

J’estime que le modèle unipolaire n’est pas seulement inadmissible pour le monde contemporain, mais qu’il est même tout à fait impossible. Non seulement parce que, dans les conditions d’un leader unique, le monde contemporain (je tiens à le souligner : contemporain) manquera de ressources militaro-politiques et économiques. Mais, et c’est encore plus important, ce modèle est inefficace, car il ne peut en aucun cas reposer sur la base morale et éthique de la civilisation contemporaine.

Cependant, tout ce qui se produit actuellement dans le monde - et nous ne faisons que commencer à discuter à ce sujet - est la conséquence des tentatives pour implanter cette conception dans les affaires mondiales : la conception du monde unipolaire.

Quel en est le résultat ?

Les actions unilatérales, souvent illégitimes, n’ont réglé aucun problème. Bien plus, elles ont entraîné de nouvelles tragédies humaines et de nouveaux foyers de tension. Jugez par vous-mêmes : les guerres, les conflits locaux et régionaux n’ont pas diminué. Monsieur Teltschik l’a mentionné d’une manière très délicate. Les victimes de ces conflits ne sont pas moins nombreuses, au contraire, elles sont bien plus nombreuses qu’auparavant.

Nous sommes en présence de l’emploi hypertrophié, sans aucune entrave, de la force - militaire - dans les affaires internationales, qui plonge le monde dans un abîme de conflits successifs. Par conséquent, aucun des conflits ne peut être réglé dans son ensemble. Et leur règlement politique devient également impossible.

Nous sommes témoins d’un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international. Bien plus, certaines normes et, en fait, presque tout le système du droit d’un seul Etat, avant tout, bien entendu, des Etats-Unis, a débordé de ses frontières nationales dans tous les domaines : dans l’économie, la politique et dans la sphère humanitaire, et est imposé à d’autres Etats. A qui cela peut-il convenir ?

Dans les affaires internationales, on se heurte de plus en plus souvent au désir de régler tel ou tel problème en s’inspirant de ce qu’on appelle l’opportunité politique, fondée sur la conjoncture politique.

Evidemment, cela est très dangereux, personne ne se sent plus en sécurité, je tiens à le souligner, parce que personne ne peut plus trouver refuge derrière le droit international. Evidemment, cette politique est le catalyseur de la course aux armements.

La domination du facteur force alimente inévitablement l’aspiration de certains pays à détenir des armes de destruction massive. Qui plus est, on a vu apparaître des menaces foncièrement nouvelles qui étaient connues auparavant, mais qui acquièrent aujourd’hui un caractère global, par exemple, le terrorisme.

Je suis certain qu’en ce moment crucial il faut repenser sérieusement l’architecture globale de la sécurité.

Il faut rechercher un équilibre raisonnable des intérêts de tous les acteurs du dialogue international. D’autant plus que le « paysage international » change très rapidement et substantiellement en raison du développement dynamique de toute une série d’Etats et de régions.

Mme la chancelière fédérale l’a déjà mentionné. Ainsi, le PIB commun de l’Inde et de la Chine en parité de pouvoir d’achat dépasse déjà celui des Etats-Unis. Le PIB des Etats du groupe BRIC - Brésil, Russie, Inde et Chine - évalué selon le même principe dépasse le PIB de l’Union européenne tout entière. Selon les experts, ce fossé va s’élargir dans un avenir prévisible.

Il ne fait pas de doute que le potentiel économique des nouveaux centres de la croissance mondiale sera inévitablement converti en influence politique, et la multipolarité se renforcera.

Le rôle de la diplomatie multilatérale s’accroît considérablement dans ce contexte. L’ouverture, la transparence et la prévisibilité en politique n’ont pas d’alternative raisonnable et l’emploi de la force doit effectivement être une ultime mesure, de même que la peine de mort dans les systèmes judiciaires de certains Etats.

Aujourd’hui, au contraire, nous observons une situation où des pays dans lesquels la peine de mort est interdite même à l’égard des assassins et d’autres dangereux criminels participent allégrement à des opérations militaires qu’il est difficile de considérer comme légitimes et qui provoquent la mort de centaines, voire de milliers de civils !

Une question se pose en même temps : devons-nous rester impassibles face à divers conflits intérieurs dans certains pays, aux actions des régimes autoritaires, des tyrans, à la prolifération des armes de destructions massive ? C’est le fond de la question posée à la chancelière fédérale par Monsieur Lieberman, notre vénérable collègue. Ai-je bien compris votre question (dit-il en s’adressant à Joseph Lieberman) ? Bien entendu, c’est une question importante ! Pouvons-nous assister impassiblement à ce qui se produit ? J’essaierai de répondre à votre question. Bien entendu, nous ne devons pas rester impassibles. Bien sûr que non.

Mais avons-nous les moyens de faire face à ces menaces ? Oui, nous les avons. Il suffit de se rappeler l’histoire récente. Le passage à la démocratie n’a-t-il pas été pacifique dans notre pays ? Le régime soviétique a subi une transformation pacifique, malgré la grande quantité d’armes, y compris nucléaires, dont il disposait ! Pourquoi donc faut-il bombarder et pilonner aujourd’hui à tout bout de champ ? Manquerions-nous de culture politique, de respect pour les valeurs démocratiques et le droit, en l’absence d’une menace d’extermination réciproque ?

Je suis certain que la Charte des Nations unies est l’unique mécanisme d’adoption de décisions sur l’emploi de la force en tant que dernier recours. Dans cet ordre d’idées, ou bien je n’ai pas compris ce qui vient d’être déclaré par notre collègue ministre italien de la Défense, ou bien il ne s’est pas exprimé clairement. En tout cas, j’ai entendu ce qui suit : l’usage de la force ne peut être légitime que si cette décision a été prise par l’OTAN, l’Union européenne ou l’ONU. S’il l’estime effectivement, alors nos points de vue sont différents. Ou bien j’ai mal entendu. L’usage de la force n’est légitime que sur la base d’un mandat des Nations unies. Il ne faut pas substituer l’OTAN et l’Union européenne à l’Organisation des Nations unies. Lorsque l’ONU réunira réellement les forces de la communauté internationale qui pourront réagir efficacement aux événements dans certains pays, lorsque nous nous débarrasserons du mépris du droit international, la situation pourra changer. Sinon, elle restera dans l’impasse et les lourdes erreurs se multiplieront. Il faut oeuvrer pour que le droit international soit universel aussi bien dans sa compréhension que dans l’application de ses normes.

Il ne faut pas oublier qu’en politique, le mode d’action démocratique suppose nécessairement une discussion et une élaboration minutieuse des décisions.

Mesdames et messieurs !

Le risque potentiel de déstabilisation des relations internationales tient également à l’absence évidente de progrès dans le domaine du désarmement.

La Russie se prononce pour la reprise du dialogue à ce sujet.

Il est très important d’appliquer les normes juridiques internationales en matière de désarmement, tout en poursuivant la réduction des armements nucléaires.

Nous avons convenu avec les Etats-Unis de ramener nos charges nucléaires équipant les vecteurs stratégiques à 1700 - 2 200 unités d’ici au 31 décembre 2012. La Russie a l’intention de respecter strictement ses engagements. Nous espérons que nos partenaires agiront en toute transparence, eux aussi, et ne garderont pas sous le coude quelques centaines de charges nucléaires pour les « mauvais jours ». Donc, si le nouveau ministre américain de la Défense annonce que les Etats-Unis se garderont de mettre leurs charges excédentaires en stock, ni de les dissimuler « sous un coussin » ou « sous une couverture », je vous demanderai de vous lever pour applaudir ses paroles. Ce serait une déclaration très importante.

La Russie respecte strictement le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et le régime multilatéral de contrôle de la technologie des missiles, et elle a l’intention de les respecter à l’avenir également. Les principes à la base de ces documents revêtent un caractère universel.

 

A cette occasion, je tiens à rappeler que dans les années 1980, l’URSS et les Etats-Unis ont signé un Traité sur l’élimination des missiles à moyenne et plus courte portée sans toutefois conférer de caractère universel à ce document.

A l’heure actuelle, toute une série de pays possèdent des missiles de cette classe : la République populaire démocratique de Corée, la République de Corée, l’Inde, l’Iran, le Pakistan, l’Etat d’Israël. De nombreux autres pays sont en train de concevoir ces systèmes et envisagent d’en doter leurs forces armées. Or, seuls les Etats-Unis d’Amérique et la Russie restent fidèles à leur engagement de ne pas construire ces armes.

Il est clair que dans ces conditions nous sommes obligés de veiller à assurer notre sécurité.

En même temps, il faut empêcher l’apparition de nouveaux types d’armes de pointe susceptibles de déstabiliser la situation. Je ne parle pas des mesures visant à prévenir la confrontation dans de nouveaux milieux, surtout dans l’Espace. On sait que les « guerres des étoles » ne relèvent plus de la fiction, mais de la réalité. Dès le milieu des années 1980, nos partenaires américains ont réussi à intercepter un de leurs satellites.

Selon la Russie, la militarisation de l’Espace est susceptible d’avoir des conséquences imprévisibles pour la communauté mondiale, conséquences qui ne seraient pas moins graves que l’avènement de l’ère nucléaire. C’est pour cela que nous avons maintes fois lancé des initiatives visant à prévenir le déploiement d’armes dans l’Espace.

Aujourd’hui, je tiens à vous dire que nous avons préparé un projet de Traité sur le non-déploiement d’armes dans l’Espace. D’ici peu, nous l’enverrons à nos partenaires en qualité de proposition officielle. Je propose de travailler ensemble sur ce document.

En ce qui concerne les projets prévoyant le déploiement en Europe d’éléments du système de défense antimissiles, ils ne manquent pas non plus de nous inquiéter. Qui a besoin d’une nouvelle relance - inévitable en l’occurrence - de la course aux armements ? Je doute fort que ce soient les Européens.

Aucun des pays dits « à problèmes » ne possède de missiles ayant une portée de l’ordre de 5000 à 8000 kilomètres et susceptibles de menacer l’Europe. Mieux, dans un avenir prévisible, leur apparition dans ces pays n’est pas envisageable. Je dirais même plus : une tentative de lancer un missile nord-coréen, par exemple, vers les Etats-Unis via l’Europe serait contraire aux lois de la balistique.

Profitant de mon séjour en Allemagne, je tiens à évoquer la crise que traverse le Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe.

Signé en 1999, ce Traité était adapté à une nouvelle réalité géopolitique : le démantèlement du bloc de Varsovie. Sept ans se sont écoulés depuis, mais il n’a été ratifié que par quatre pays, dont la Fédération de Russie.

Les pays de l’OTAN ont ouvertement déclaré qu’ils ne ratifieraient pas le Traité, dont les dispositions relatives aux limitations dans la zone des « flancs » (déploiement sur les « flancs » d’un certain nombre de forces armées) tant que la Russie ne procéderait pas au retrait de ses bases de la Géorgie et de la Moldavie. Le retrait de nos troupes de la Géorgie est en cours et ce, à un rythme accéléré. Tout le monde sait que nous avons déjà réglé ces problèmes avec nos collègues géorgiens. Quant à la Moldavie, on y trouve pour le moment une formation de 1 500 militaires chargés de maintenir la paix et de protéger les entrepôts de munitions qui y subsistent depuis l’époque soviétique. Nous discutons en permanence de cette question avec Monsieur Solana : il connaît bien notre position. Nous sommes prêts à aller plus loin dans cette direction.

Mais que se passe-t-il pendant ce temps-là ? Eh bien, on voit apparaître en Bulgarie et en Roumanie des « bases américaines légères avancées » de 5000 militaires chacune. Il se trouve que l’OTAN rapproche ses forces avancées de nos frontières, tandis que nous - qui respectons strictement le Traité - ne réagissons pas à ces démarches.

 

Il est évident, je pense, que l’élargissement de l’OTAN n’a rien à voir avec la modernisation de l’alliance, ni avec la sécurité en Europe. Au contraire, c’est un facteur représentant une provocation sérieuse et abaissant le niveau de la confiance mutuelle. Nous sommes légitimement en droit de demander ouvertement contre qui cet élargissement est opéré. Que sont devenues les assurances données par nos partenaires occidentaux après la dissolution du Pacte de Varsovie ? Où sont ces assurances ? On l’a oublié. Néanmoins, je me permettrai de rappeler aux personnes présentes dans cette salle ce qui a été dit. Je tiens à citer des paroles tirées du discours de M. Werner, alors Secrétaire général de l’OTAN, prononcé à Bruxelles le 17 mais 1990 : « Que nous soyons prêts à ne pas déployer les troupes de l’OTAN à l’extérieur du territoire de la RFA, cela donne à l’Union soviétique des garanties sûres de sécurité ». Où sont aujourd’hui ces garanties ?

Les blocs de béton et les pierres du Mur de Berlin sont depuis longtemps des souvenirs. Mais il ne faut pas oublier que sa chute est devenue possible notamment grâce au choix historique de notre peuple - le peuple de Russie - en faveur de la démocratie et de la liberté, de l’ouverture et du partenariat sincère avec tous les membres de la grande famille européenne.

Or, maintenant, on s’efforce de nous imposer de nouvelles lignes de démarcation et de nouveaux murs. Même s’ils sont virtuels, ils ne manquent pas de diviser, de compartimenter notre continent. Faudra-t-il à nouveau des années et des décennies, une succession de plusieurs générations de responsables politiques pour démanteler ces murs ?

Mesdames, Messieurs !

Nous préconisons le renforcement du régime de non-prolifération. L’actuelle base juridique internationale permet de mettre au point des technologies de production de combustible nucléaire pour l’utiliser ensuite à des fins pacifiques. Et bon nombre d’Etats veulent, à juste titre, développer leur propre nucléaire civil en tant que base de leur indépendance énergétique. En même temps, nous comprenons que ces technologies peuvent se transformer rapidement en know-how pour la production de matériaux nucléaires militaires.

Cela suscite une grave tension internationale. La situation autour du programme nucléaire iranien en est un exemple éclatant. Si la communauté internationale n’élabore pas de solution raisonnable à ce conflit d’intérêts, le monde sera ébranlé, à l’avenir également, par ce genre de crises déstabilisatrices, car l’Iran n’est pas l’unique pays du seuil, et nous ne le savons que trop, nous et vous. Aussi, nous serons en permanence confrontés à la menace de prolifération des armes de destruction massive (ADM).

L’année dernière, la Russie a proposé de créer des centres d’enrichissement d’uranium multinationaux. Nous acceptons que de tels centres se créent non seulement en Russie, mais aussi dans d’autres pays où le nucléaire civil se développe sur une base légale. Les Etats cherchant à développer leur nucléaire civil pourraient recevoir du combustible, en participant directement au travail de ces centres, évidemment, sous le contrôle rigoureux de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Or, les dernières initiatives du président des Etats-Unis, George W. Bush, sont à l’unisson de cette initiative russe. Je pense que la Russie et les Etats-Unis sont objectivement et également intéressés au durcissement du régime de non-prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs. Et ce sont justement nos deux pays, leaders pour leur potentiel nucléaire et balistique, qui doivent, eux aussi, devenir leaders de la mise au point de nouvelles mesures plus rigoureuses en matière de non-prolifération. La Russie est prête à effectuer un tel travail. Nous menons des consultations avec nos amis américains.

Somme toute, il doit y être question de la mise en place de tout un système de leviers politiques et de stimulants économiques qui n’incitent pas les Etats à créer leurs propres capacités en matière de cycle du combustible nucléaire, mais leur permettent de développer leur nucléaire civil, en renforçant ainsi leur potentiel énergétique.

 

A cette occasion, je tiens à parler plus en détail de la coopération énergétique internationale. Mme la chancelière fédérale en a parlé, elle aussi, bien que brièvement. Dans la sphère énergétique, la Russie s’oriente vers l’élaboration de principes de marché et de conditions transparentes qui soient les mêmes pour tous. Il est évident que le prix des hydrocarbures doit être établi par le marché et ne doit pas faire l’objet de spéculations politiques ni de pressions ou de chantages économiques.

Nous sommes ouverts à la coopération. Des compagnies étrangères participent à nos plus grands projets économiques. Selon différentes évaluations, jusqu’à 26 % de l’extraction de pétrole en Russie reviennent - réfléchissez bien à ce chiffre - jusqu’à 26 % de l’extraction de pétrole en Russie reviennent au capital étranger. Essayez donc de me citer un exemple de présence aussi large du business russe dans les branches clés de l’économie des Etats d’Occident. Il n’y en a pas !

Je tiens aussi à rappeler la proportion d’investissements arrivant en Russie et partant de Russie vers d’autres pays du monde. Ce rapport est à peu près de quinze pour un. Voilà un exemple éclatant de l’ouverture et de la stabilité de l’économie russe.

La sécurité économique est une sphère oùtous doivent s’en tenir à des principes uniques. Nous sommes prêts à une concurrence loyale.

L’économie russe a de plus en plus de possibilités pour cela. Cette dynamique est objectivement évaluée par des experts et nos partenaires étrangers. Récemment, par exemple, la Russie a été mieux notée au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) : notre pays est passé notamment du groupe à risque 4 au groupe 3. Profitant de l’occasion, ici, aujourd’hui à Munich, je voudrais remercier tout particulièrement nos collègues allemands de leur concours à l’adoption de la décision évoquée.

Continuons. Comme vous le savez, le processus d’adhésion de la Russie à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) est entré dans sa phase finale. Je rappellerai qu’au cours des négociations longues et difficiles, nous avons plus d’une fois entendu des paroles sur la liberté d’expression, la liberté de commerce et des possibilités égales, mais seulement quand il s’agissait du marché russe.

Et encore un thème très important qui influe directement sur la sécurité globale. On parle beaucoup aujourd’hui de la lutte contre la pauvreté. Mais qu’est-ce qui se produit en réalité ? D’une part, des ressources financières - et souvent importantes - sont allouées à des programmes d’assistance aux pays les plus pauvres. Quoi qu’il en soit, et beaucoup le savent ici également, il n’est pas rare que les compagnies des pays donateurs eux-mêmes « les utilisent ». D’autre part, l’agriculture dans les pays industrialisés est toujours subventionnée, alors que l’accès des hautes technologies est limité pour d’autres.

Appelons donc les choses par leurs noms : il s’avère qu’une main distribue les « aides caritatives », alors que l’autre entretient l’arriération économique, mais récolte aussi des bénéfices. La tension sociale surgissant dans de telles régions dépressives se traduit inévitablement par la croissance du radicalisme et de l’extrémisme, tout en alimentant le terrorisme et les conflits locaux. Et si tout cela se produit de surcroît, par exemple, au Proche-Orient dans le contexte d’une vision aggravée du monde extérieur, en tant que monde injuste, une déstabilisation globale risque de se produire.

Il va sans dire que les principales puissances mondiales doivent voir cette menace et organiser, par conséquent, un système plus démocratique et plus équitable de rapports économiques qui donne à tous une chance et une possibilité de développement.

Intervenant à une conférence sur la sécurité, on ne peut pas, non plus, Mesdames et Messieurs, passer sous silence l’activité de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). L’OSCE a été créée pour examiner tous les aspects, je tiens à le souligner, tous les aspects de la sécurité, qu’il s’agisse des aspects politico-militaires, économiques ou humanitaires et ce, dans leurs rapports réciproques.

Mais que voyons-nous aujourd’hui en réalité ? Nous voyons que cet équilibre est manifestement perturbé. On essaie de transformer l’OSCE en instrument vulgaire au service des intérêts politiques extérieurs d’un seul pays ou d’un groupe de pays à l’égard d’autres Etats. Et c’est pour cette tâche, que l’on a aussi « monté de toutes pièces » l’appareil bureaucratique de l’OSCE qui n’est nullement lié aux Etats fondateurs. On a « monté de toutes pièces » pour cette tâche également les procédures d’adoption des décisions et d’utilisation des fameuses « organisations non gouvernementales (ONG) ». Formellement, il s’agit effectivement d’organisations indépendantes, mais financées rationnellement et, par conséquent, contrôlées.

Conformément aux documents fondateurs, dans la sphère humanitaire, l’OSCE est appelée à accorder aux pays membres, à leur demande, un concours en matière de respect des normes internationales dans le domaine des droits de l’homme. C’est une importante mission. Nous la soutenons. Mais cela ne signifie pas qu’on peut s’ingérer dans les affaires intérieures d’autres pays et encore moins tenter de leur dicter la manière dont ils doivent vivre et se développer.

Il est parfaitement évident qu’une telle ingérence ne contribue pas du tout à la maturation d’Etats authentiquement démocratiques. Par contre, elle les rend dépendants, avec comme conséquence l’instabilité sur les plans économique et politique.

Nous espérons que l’OSCE se guidera sur ses tâches immédiates et organisera ses relations avec des Etats souverains sur la base du respect, de la confiance et de la transparence.

Mesdames, Messieurs !

En conclusion, je voudrais retenir ceci. Nous entendons très souvent - et je les entends personnellement - les appels de nos partenaires, y compris nos partenaires européens, exhortant la Russie à jouer un rôle de plus en plus actif dans les affaires internationales.

Je me permettrai à cette occasion une petite remarque. Nous n’avons pas besoin d’être éperonnés ou stimulés. La Russie a une histoire millénaire, et pratiquement elle a toujours eu le privilège de pratiquer une politique extérieure indépendante.

Nous n’avons pas l’intention aujourd’hui non plus de faillir à cette tradition. En même temps, nous voyons que le monde a changé et nous évaluons avec réalisme nos propres possibilités et notre propre potentiel. Et évidemment nous voudrions aussi avoir affaire à des partenaires sérieux et tout aussi indépendants avec lesquels nous pourrions travailler à l’édification d’un monde plus démocratique et plus équitable, tout en y garantissant la sécurité et la prospérité non seulement des élites, mais de tous.

Je vous remercie de votre attention.

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