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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 11:01

Nomination  à l’École des Hautes Études Économiques

RAR12

                                                                          Par Aleksandre  Rar,

 Directeur du Centre « Berthold Beitz »  de Coopération avec la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie et l’Asie Centrale auprès du Conseil Allemand de Politique Extérieure

                                                                                                      Moscou, le 1 décembre 2011.

                  Cher Sergueï Aleksandrovitch, 

                                                                 Excellences, Mesdames et  Messieurs,

 C'est un jour de fête exceptionnel, aujourd’hui, pour ma famille et  pour moi-même. Ma nomination ici, à l’École des Hautes  Études Économiques, est un immense honneur. Je regrette vivement que mon père ne puisse pas  être le  témoin de cet événement. Il a vécu  en Allemagne en tant qu'émigré et  pendant 50 ans, il n’a jamais pu revenir dans son pays, la Russie, qu’il a toujours considérée comme sa véritable patrie. Il s'y est beaucoup investi pour réunir l’Église orthodoxe hors frontières avec l’Église mère du Patriarcat de Moscou. Durant 30 ans, il a animé, sur les antennes de Radio Liberté, des émissions  consacrées essentiellement à des thèmes religieux. En outre, à l’époque de la perestroïka, il a créé l’émission « L’Allemagne Partenaire ».

 Le partenariat, ou si vous préférez  l’amitié et l’union entre la Russie et l’Allemagne, tel  sera le thème de mon intervention d’aujourd’hui.

Je  n’ai pu me rendre moi-même en Russie,  dans la patrie de mes ancêtres, qu’à l’âge adulte de 30 ans. Avant cela,  il ne nous était pas possible, à nous les représentants de l’ancienne émigration, de nous rendre en URSS. Nous  restions des personnes politiquement indésirables.  En cet instant si émouvant pour moi et au risque de tomber dans le pathétique, je ne puis  m’empêcher de dire une chose : pour pouvoir me consacrer à la Russie, en tant que savant et politologue, j’ai dû faire des études. Mais en ‘revenant au pays’,  il me semble que  j’ai  réalisé en fait  le vœu de mon père et de mes grands-parents russes qui avaient  quitté la Russie après la révolution d’octobre.

Je pense que beaucoup d’entre vous, dans cette salle, me connaissent par mes conférences, par mes interventions à la télévision russe, ou peut-être même par mes livres. Comme par exemple « Un Allemand au Kremlin ». J’avoue que j’ai été très flatté, il y a quelques jours, en apprenant qu’un journal russe m’avait désigné, non pas comme ‘politologue germanique’  mais comme ‘politologue germano-russe’.

Pourquoi   vous raconter  tout cela ? À vrai dire, il me semble que dans ce travail difficile qui est le mien – celui d’être l’intermédiaire  entre la Russie et l’Allemagne – j’ai acquis la confiance de l’une et de l’autre des parties. Beaucoup de gens en Allemagne me manifestent leur confiance lorsque je leur explique les difficultés de la métamorphose par laquelle la Russie passe depuis  20 ans. Et en même temps, j’ai l’impression qu’ici,  en Russie aussi, on me croit et on me fait confiance quand j’explique l’Allemagne et l’Europe aux élites russes et à l’opinion publique. Je vous remercie de cela. De ce point de vue, je comprends  aussi tout l’honneur qui m’est fait de m’attribuer cette fonction  au sein de votre institut.

Je suis un citoyen  d’Allemagne. L’Allemagne est ma première patrie. C’est dans un cadre allemand que s’est construite ma personnalité, c’est en Allemagne que  j’ai effectué ma carrière politique  et que j’ai l’honneur d’être consultant du gouvernement. Je connais parfaitement les intérêts allemands mais je ressens aussi très bien les intérêts russes. Inconsciemment, j’essaie de conduire les deux pays vers quelque chose de commun.  Parfois  j’y parviens,  souvent  je n’y parviens pas.  Je voudrais parler de cela aujourd’hui.

Dans mon intervention d’aujourd’hui, je vais  essayer de trouver une réponse à 5 questions qui se posent. Elles concernent toutes  les relations germano-russes.

La première question pourrait être formulée ainsi : pourquoi ne sommes-nous pas ensemble ?Car en effet, après l’ère communiste en Russie, beaucoup de gens était persuadés que la future Europe allait  être construite  par l’Allemagne réunifiée et la Russie libre.

La deuxième question concerne l’efficacité de la politique orientale traditionnelle – appelée l’Ostpolitik– qui a pour slogan « des changements par des échanges commerciaux ». A mon avis, c’est l’attitude la plus constructive au service de la politique extérieure contemporaine.

La troisième question concerne les origines et le contenu de l’amitié entre la Russie et l’Allemagne.  Comment est-il  resté possible ,  après toutes les horreurs causées à l’URSS par l’Allemagne hitlérienne  et après  presque 40 ans, par ailleurs, d’occupation soviétique de l’Allemagne de l’Est, qu’il subsiste  entre les deux pays plus d’émotions positives qu’entre la Russie et les autres pays européens ?

La quatrième question consiste à savoir pourquoi l’Allemagne n’a pas pu profiter d’un facteur essentiel, à savoir la « germanophilie » de Vladimir Poutine,  dans le but de rapprocher encore davantage les intérêts de nos deux pays ? Car chacun sait que jusqu’à aujourd’hui Poutine essaie de construire une politique russe occidentale axée pour beaucoup sur l’Allemagne.

Et enfin, voici la cinquième question. J’ai publié il y quelques temps, en Allemagne, un nouveau livre intitulé « L’ennemi froid ». Ce livre est un appel venu du cœur. Je l’ai écrit en plein désespoir. J’ai réalisé subitement  que l’Europe occidentale avait renoncé  de son plein gré à sa partie orientale. Nous n’avons plus aujourd’hui d’Europe Orientale. Pour l’Union Européenne, l’espace qu’occupait l’Empire Russe  d’autrefois  est une Wider Europe. Au mieux, un « strategic  neighbourhood ». Vous ne trouverez pas aujourd’hui dans toute l’Union Européenne une seule personne  qui croie sérieusement  à une « maison européenne commune » qui s’étendrait de l’Océan Atlantique à l’Océan Pacifique. Cette conception, si populaire il y a 20 ans, est devenue obsolète.  Et que nous est-il proposé en échange de cela ?

D’emblée, je voudrais faire une réserve : dans beaucoup de domaines, je ne comprends pas les européens d’aujourd’hui. Parfois, on a l’impression  tout simplement qu’ils  refusent  la collaboration avec la Russie, qu’ils n’ont pas besoin du gaz russe, qu’ils refusent de tenir compte des intérêts russes. Que la Russie est pour eux un facteur de déstabilisation. On entend même des appels pour  « juguler » une Russie dangereuse.  Si vous voulez, c’est souvent l’Allemagne qui s’oppose à une telle tendance.

Ainsi donc, pourquoi ne sommes-nous pas ensemble ?

Revenons  ensemble un instant à  la fin des années 80. L’URSS communiste s’engageait avec la perestroïka sur la voie de la démocratie et des réformes économiques selon le modèle libéral. Nous nous rappelons bien ce qu’écrivaient certains stratèges  comme George Kennan  aux USA ou certaines personnalités comme Soljenitsyne  et Andreï Sakharov en Russie . Après avoir renoncé  au communisme et adopté le système démocratique, la nouvelle Russie aurait dû, dans la logique de l’histoire, arriver aux côtés de  l’Angleterre, de  la France et  de l’Allemagne, comme  un  membre important et  à part entière de la famille européenne. Après la fin de la Guerre froide, l’union démocratique de l’Europe,   ne pouvait pas non plus se faire, dans la même logique,  contre ou bien sans la nouvelle Russie libre.

Si quelqu'un en Occident avait prédit en 1989 que la Russie ne représenterait plus, 20 ans après, aucune menace militaire, que les citoyens russes pourraient quitter leur pays sans entrave, que le capitalisme régnerait en Russie, avec la propriété privée, différents partis, qu'il y aurait à la tête  de ce  pays un jeune juriste et que la Russie  s'engagerait sur la voie de la coopération la plus étroite avec l'Ouest, on l'aurait pris pour un dément optimiste. Personne à l'Ouest ne pouvait prévoir  une telle évolution compte tenu des 70 ans d'histoire soviétique qui précédaient. Cette même logique supposait aussi qu'en cas de changement favorable de situation, les États Unis pourraient quitter le territoire européen, dissoudre l'OTAN et laisser les questions de sécurité en Europe aux mains des européens eux-mêmes.

Nous savons parfaitement que la situation a évolué d'après un scénario totalement différent. L’Occident s'est  laissé aller au triomphalisme  le plus complet en sortant victorieux de la Guerre froide. Au lieu de remercier la Russie et de la récompenser de s'être libérée seule du communisme et d'avoir ainsi  préservé la paix dans le monde, l'Occident s'est mis à renforcer en premier lieu ses institutions au sens le plus large de ce terme en conduisant une politique axée sur ses intérêts personnels. La nouvelle Europe a été construite sur deux « piliers » : l'OTAN et l'UE. La Russie n'a pas pu entrer dans ces organisations pour toute une série de raisons. Par la suite, elle ne s'est pas unie à l'Europe et c'est là, me semble-t-il d'une certaine manière, la tragédie russe.

Durant les années 90, il subsistait encore une chance d'empêcher une nouvelle scission entre Europe-Union européenne et Europe de l'espace post-soviétique que Vladimir Poutine a commencé à désigner depuis quelques temps sous le nom l'Eurasie.  Le Chancelier fédéral allemand Helmut Kohl et son ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher se sont toujours montrés favorables à l'intégration de la Russie au sein de l'Europe. Après la première vague d'élargissement de l'OTAN à l'Est, l'Occident a  accordé à la Russie une compensation de principe, à savoir le droit pour la Russie d'entrer dans le G8, la création de ce qu'on appelle la « troïka » (Allemagne- Russie- France) ainsi que l'intégration de la Russie à l'opération pacificatrice du Kosovo.

Le 11 septembre est apparu subitement comme l'occasion de créer une nouvelle coalition pour combattre le terrorisme international. Moscou a fait des gestes significatifs en direction de l'Amérique en fermant ses anciennes bases soviétiques  à Cuba et en Asie. Poutine est intervenu en proposant à l'Europe une alliance énergétique. La Russie s'est déclarée prête à fournir à l'Europe toutes les ressources énergétiques nécessaires en échange de  la technologie occidentale. L'idée de moderniser  la Sibérie dans un effort commun réunissant la participation de  tous les européens intéressés a même été avancée.

Mais le 11 septembre a exercé sur l'Occident une action spécifique. Celui-ci s'est tout à coup dressé pour défendre ses « valeurs ». Dans la politique orientée vers les « valeurs », que l'Europe occidentale a commencé à exercer dans le cadre de ses priorités, des « dogmes  sont apparus». Du mélange des idées de liberté, d'égalité sociale et d'individualisme est née une « idéologie libérale de caractère militariste. A cause du conflit avec l'Islam intégriste, l'Occident s'est défini une nouvelle « mission », celle de démocratiser le monde environnant. Des conflits sérieux ont alors surgi avec la Russie  dans l'espace  post-soviétique au moment de ce qu'on a appelé  les « r évolutions de couleurs ».

Le conflit axé sur les « valeurs » est devenu le principal obstacle entre la Russie et l'Occident, entre la Russie et l'Union européenne. L'UE a complètement perdu, dans ses relations avec la Russie, ce qui était traditionnellement sa « Realpolitik »  et elle a essayé d'éduquer la Russie dans l'esprit de ses valeurs démocratiques. Malheureusement, certaines tendances russophobes dans la politique des pays nouvellement membres de l'Union européenne n'ont fait que renforcer le conflit initial. En définitive, même si  la Russie ne menaçait plus personne sur le plan militaire, on n'a pas cessé de recevoir  des appels pour mettre en place une nouvelle politique visant à la juguler.

La Guerre froide, dieu merci, a pris fin, en particulier grâce aux énormes efforts de l'Allemagne et de la France. J'évoquerai cette question plus loin.

Répondre à la question de savoir pourquoi nous ne sommes pas ensemble n'est absolument pas facile. Il serait trop simple d'en faire porter toute la responsabilité à la persistance de stéréotypes de la Guerre froide. L'Occident a eu de toute évidence des attentes exagérées vis à vis de la Russie. On était prêt en Occident  à accueillir la Russie dans l'union commune mais avec le statut de « partenaire cadet ». Des  voix se sont faites entendre pour exiger de la Russie le même « repentir » pour le stalinisme que celui  exprimé par 'Allemagne pour l'hitlérisme après sa capitulation en 1945.

Des interprétations divergentes au sujet des événements historiques des années 90 ont aussi contribué à empêcher la réunion de l'Europe. La Russie n'a jamais considéré en effet sa libération du régime totalitaire comme une grande victoire de la liberté. Alors que  c'est ainsi qu'on considère la sortie du communisme dans les pays de l'Europe de l'Est.

Mais le plus important c'est qu'en Occident, après 1991, est apparue une position politique précise qui n'était pas dévoilée publiquement. Elle consistait à vouloir empêcher par n'importe quel moyen la construction d'un nouvel empire russe.

Aujourd'hui, les idées ou les initiatives pour  construire une maison européenne commune viennent uniquement de la Russie. Bien entendu, dans son intérêt, pour qu'elle retrouve son statut influent  avec la nouvelle architecture européenne commune.

 Mais l'Occident ne réagit absolument pas aux propositions de la Russie, la considérant trop faible pour pouvoir proposer sa conception alternative de l'Europe.

C'est ainsi que les propositions de Medvedev, faites en juin 2008 à Berlin pour construire une architecture euro-atlantique de défense commune n'ont reçu aucune réponse de la part de l'Occident. On peut  dire que l'Occident  les a écartées  comme il a écarté la proposition russe de coopérer pour élaborer un système Euro PRO. Un système commun Euro PRO aurait pu rapprocher significativement la Russie de l'Europe, faire de la  Russie le deuxième défenseur de l'Europe contre des attaques extérieures aux côtés de USA.

Le refus constant des USA et de l'Union européenne de rendre à la Russie son statut traditionnel, celui de  grande puissance européenne, provoque de nouveaux conflits dangereux pour l'avenir. Des anciens hommes politiques de l'époque de la Guerre froide , comme Helmut Schmidt, Genscher, Folker Rue? Egon Barr le comprennent bien, ainsi que Kissinger et James Baker. Ils avancent l'idée d'inviter la Russie  à rejoindre l'OTAN. Mais la nouvelle génération de politiciens occidentaux a complètement perdu la notion de ce que signifie  la Russie. La Russie est étrangère aux élites occidentales actuelles.

L’Europe occidentale renonce à adopter pour elle même une position réaliste alors que de toute évidence  elle ne sera en mesure de  relever les défis futurs  qu'avec la  Russie.

Autrefois, on l'avait bien compris.  L’Europe  savait déjà au  XIX° siècle  qu'elle était dépendante des ressources russes, en particulier des ressources énergétiques. Elle effectuait des échanges commerciaux avec la Russie  depuis l'époque d'Ivan le Terrible  si ce n'est pas plus tôt encore. Mais la vraie dépendance économique entre ces pays n'a commencé à se faire sentir qu'au moment où a commencé la révolution industrielle en Europe, à savoir durant la deuxième moitié du 19° siècle.

Les relations commerciales germano-russes ont toujours été au premier plan de la politique économique de la Russie avec les autres puissances européennes.

Durant la première décennie du 20° siècle, l'Allemagne fournissait quantitativement à la Russie autant de marchandise que tous les autres partenaires commerciaux de la Russie pris dans leur ensemble. Il s'agissait essentiellement de véhicules et de  technicité.  C'était la France, et non pas l'Allemagne, qui occupait la première place pour le volume des investissements. La Russie exportait ses ressources naturelles en particulier sa production agricole ainsi que la ressources minières.L'Allemagne était à la tête de l'exportation mondiale et la Russie occupait la 3° place.

Comme chacun sait, la Première Guerre mondiale a anéanti d'un seul coup quatre empires : les empires  autrichien, allemand, ottoman et russe.  Le traité de Versailles a mis l'Allemagne dans une situation humiliante. Les Allemands se sont sentis comme les parias de la communauté internationale. Les puissances occidentales n'avaient pas plus de considération pour eux qu'elles n'en ont pour l'Iran actuellement. L’Occident n'avait pas plus beucoup e considération pour la Russie bolchevique.

Le traité de Rapallo,  signé par la Russie et l'Allemagne, répondait à la logique de l'époque. Grâce à une coopération commune, en particulier dans le domaine militaire, les deux pays essayaient de sortir du « régime de sanctions » imposé par les puissances de l'Entente. La part du commerce extérieur de l 'Allemagne avec la Russie atteignait alors 17% et celle du commerce russe avec l'Allemagne 25%. L’Allemagne n'a jamais pu atteindre depuis un tel niveau de coopération économique avec la Russie.

Le traité de Rapallo a engendré la  « politique orientale » (en allemand Ostpolitik) de l'Allemagne. Jusqu'à l'arrivée au pouvoir d'Hitler, l'Allemagne a essayé de mener une politique à deux vecteurs équilibrée entre l'Occident et la Russie. Il existait à Berlin des lobbies importants de politiciens et d'hommes d'affaires qui voyaient l'avenir de l'Allemagne dans son union avec la Russie. La France et l'Angleterre étaient considérées traditionnellement comme des puissances rivales  de l'Allemagne en Europe. Durant les années 20, la première alliance énergétique a vu le jour. Des firmes allemandes ont obtenu des concessions  pour produire du pétrole sur la Mer Caspienne. On y a vu affluer la technologie allemande. A la fin de la NEP, on s'est mis en URSS à chasser du pays les firmes allemandes et  toute firme  étrangère. Le traité de Rapallo a pris fin avec l'arrivée au pouvoir d'Hitler.

Les relations commerciales entre la Russie et l'Allemagne ne se sont rétablies qu'à la fin des années 50 et au début des années 60. Le résultat de la Deuxième Guerre mondiale a été une interruption de trente ans, et il a eu pour conséquence l'écrasement de l'Allemagne hitlérienne grâce en particulier aux efforts inouïs de l'armée soviétique. Un tiers de l'Allemagne s'est retrouvée sous le contrôle de l'Union Soviétique.

A la fin des années 50, des liens intéressants se sont liés entre la direction soviétique et les industriels allemands. L'URSS avait un besoin urgent de technologies industrielles modernes et se déclarait prête, comme elle le faisait traditionnellement, à les échanger contre ses ressources naturelles.

Durant le processus des accords de Rapallo, une diplomatie complexe avait été engagée. La Russie soviétique par l'intermédiaire de l'Allemagne essayait alors d'obtenir une reconnaissance internationale. Et l'Allemagne essayait,  par le biais de sa coopération avec la Russie,  de retrouver son ancienne influence géopolitique  sur la scène  politique mondiale. Quinze ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, au plus fort de la Guerre froide, l'Allemagne de l'Ouest effectua un rapprochement avec l'URSS dans l'espoir de conserver une perspective de réunification des deux Allemagne. Mais Moscou attendait le l'Allemagne fédérale l'inverse, à savoir qu'elle  reconnaisse la DDR,  c'est-à-dire l'Allemagne communiste.

Les USA ont  brutalement stoppé les   premières ouvertures  de la nouvelle Ostpolitik allemande. Le chancelier Adenaeur, qui avait été  dans un premier temps favorable à des contacts économiques avec la Russie communiste, refusa ensuite  le rapprochement avec Moscou sous la forte pression des américains. Les premiers accords conclus au sujet du gazoduc furent alors rompus.

Nikita Khrouchtchev se déclara prêt à fournir du gaz à l'Europe à condition que les firmes occidentales financent pour cette réalisation les infrastructures nécessaires. Un des négociateurs clés du côté allemand, Berthold Beitz,  dirigeant à l'époque le  consortium Krupp , fut même reçu par Khrouchtchev au Kremlin. C'est tout juste si Adenauer ne l'a pas traité de traître à sa patrie.

Les industriels allemands n'ont pas pardonné à Adenauer sa loyauté excessive envers les USA pour ce qui concerne  les questions de relations commerciales avec la Russie. Tout le monde comprenait clairement que les USA bloquaient les négociations entre l'Allemagne et la Russie,  non pas pour des raisons économiques mais pour des raisons géopolitiques. L'économie soviétique devait pour eux tomber en ruine, et le gazoduc qui aurait pu réunir l'Europe occidentale et l'Europe orientale dans des intérêts communs n'entrait pas dans leur stratégie à long terme concernant l' Europe.

Il est tout à fait surprenant de voir les parallèles qui existent entre l'époque dont je parle et l'époque actuelle si l'on analyse les arguments utilisés par les USA et leurs nouveaux alliés, à savoir les anciens pays du Pacte de Varsovie, pour s'opposer aux accords germano-russes du gazoduc NorthStream.

Durant la deuxième moitié des années 60, les capitaines d'industrie allemands avaient quitté la direction du Parti Chrétien Démocrate, le parti d'Adenauer, pour aller soutenir le Parti Social Démocrate dirigé par Willy Brandt. Ce dernier ariva au pouvoir en 1969. Brandt se mit en devoir  immédiatement d'essayer d'obtenir de nouveau un changement de cap de la politique allemande vers l'Est. C'est lui qui devint précisément l'architecte de la politique qu'on a appelé « le changement par le  commerce » (en allemand : « Wandel durch Handel ») qui a donné à l'Allemagne Fédérale un certain levier économique pour influencer la politique de l'URSS. A la différence d'Adenauer, Willy Brandt s'engagea vers la reconnaissance totale de l'Allemagne de l'Est et il obtint en même temps  la  possibilité de faciliter les voyages de l'Allemagne de l'Ouest vers l'Allemagne de l'Est. Le contrat gaz-pipelines fut totalement réalisé. Le gaz russe fut acheminé vers l'Ouest en quantités énormes.

La politique orientale allemande de « changement par le commerce » a aussi permis durant les années suivantes de mener à bien le processus  de l'OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, NTD). Au moyen d'une coopération économique intensive, consistant essentiellement à offrir de la technologie à l'URSS en échange de ses ressources énergétiques, l'Allemagne fédérale ainsi que d'autres pays purent obliger l'URSS à faire des concessions sur le plan des droits de l'homme et de la démocratisation de la société soviétique.

En Occident, les analyses politiques restent encore divergentes pour savoir ce qui en définitive a provoqué réellement l'effondrement de l'URSS. Est-ce la politique intransigeante de Reagan centrée sur la course aux armements qui a essoufflé l'URSS ou bien est-ce le résultat de la diplomatie allemande de « changement par le commerce ». A mon avis, la réponse à cette question est évidente. La « Ostpolitik » allemande a adouci d'une certaine manière la politique intérieure de l'URSS, la direction aussi bien que la société ont eu envie de réformes et de l'air frais des changements.

Mais dès le  début des années 80, la « Ostpolitik » allemande se voit évèrement critiquée par l’administration républicaine des États-Unis. Reagan avait commencé son programme de défense antimissile (la Guerre des étoiles) sachant que l'Union Soviétique ne supporterait probablement pas une  course aux armements.  Ils ont essayé d'interdire à l'industrie allemande de vendre à l'URSS de la technologie occidentale, ils ont même  menacé les  entreprises  de  diverses sanctions. En 1982, les chrétiens démocrates reviennent au pouvoir sous la direction de Kohl. Mais très vite commence la perestroïka en URSS et le Kremlin décide lui-même d'entamer une politique de désarmement et de réduction de son potentiel militaire.

L'économie allemande était la plus puissante d'Europe à la fin des années 80. Compte tenu de ce potentiel, il était évident l'Allemagne jouerait un rôle dominant dans les changements dramatiques qui redessinaient la carte de l'Europe.

Aujourd'hui de nombreux documents secrets datant de vingt ans ont été rendus publics. En les lisant, il apparaît clairement que Gorbatchev, dans l'espoir d'obtenir  une aide financière généreuse de l'Allemagne de l'Ouest, soutenait bien plus  activement le processus de réunification de l'Allemagne que les alliés occidentaux de l'Allemagne fédérale. Ces derniers, à ce propos, n'ont soutenu la réunification de l'Allemagne qu'à la condition expresse que celle-ci renonce au mark allemand au profit de l'euro et qu'elle mette la puissance économique allemande à la disposition  de l'intégration européenne future. Les historiens ont parfaitement analysé tout ce qui s'est passé réellement entre l'Allemagne et la Russie à l'époque de la faillite du système soviétique. Toute une pléiade  de témoins importants de l'époque considèrent que des liens étroits d'amitié entre nos deux pays et nos deux peuples se sont noués précisément durant ces années.

Je voudrais m'arrêter maintenant plus en détail sur cet aspect des choses. Il me paraît tout à fait opportun ici de rappeler le rôle décisif de certaines valeurs dans ces processus dramatiques. Il faut souligner l'importance du fait qu'il y avait encore, côté allemand, des hommes politiques dont les biographies étaient empreintes historiquement d'un sentiment de responsabilité des fautes commises par l'Allemagne, qui avait causé aux Russes de si grands  malheurs au milieu du XX° siècle. Kohl, Genscher, Schoeder comprenaient parfaitement bien l'état moral de leurs collègues soviétiques. L’Allemagne qui avait fait basculé l'Europe dans la période la plus horrible de son histoire, pouvait  45 ans après se réunifier et prendre la tête de la nouvelle Europe. Et la Russie victorieuse se retrouvait privée de son empire, devenait économiquement dépendante de son aucien « ennemi » et concrètement perdait l'Europe pour elle-même.

La génération de Kohl souhaitait sincèrement la réconciliation complète avec la Russie. Après le retrait réussi des armées soviétiques de l'Allemagne de l'Est, la remise à l'Allemagne du chef du parti communiste est-allemand Eric Honneker, Kohl avait institutionnalisé l'habitude d'une amitié virile avec Eltsine. Il avait eu avec son collègue français Jacques Chirac l'initiative de créer la troïka Allemagne-Russie-France. La troïka se réunissait régulièrement et menait des discussions sur des thèmes économiques et sur des questions de sécurité européenne. Au moment du premier élargissement de l'OTAN à l'est (avec l'entrée de la Pologne, de la Hongrie et de la Tchéquie),  la troïka devait précisément  accorder une compensation à la Russie en donnant l'impression à Moscou que l'on tenait compte en Europe de son avis.

Kohl n'aurait pas été un politicien avisé s'il n'avait pas essayé d'obtenir de la Russie « affaiblie » d'Eltsine des avantages complémentaires pour l'Allemagne. Il exigea d'Eltsine la création d'une sorte de 'république autonome allemande' dans le district de Volgograd et revenait de manière incessante sur la restitution des œuvres d'art emportées d'Allemagne par l'Armée rouge après la guerre. Il faut cependant lui rendre justice. Durant les moments les plus critiques de la crise politique en 1993, pendant la première guerre en Tchétchénie et la dévaluation de 1998, le chancelier allemand a toujours soutenu son ami russe Eltsine. Pas un seul pays n'a autant aidé la Russie que l'Allemagne qui lui a accordé des crédits et des moyens financiers.

Malgré tout ce qui vient d'être évoqué, il est surprenant de constater que l'Allemagne n'a pas pu le moins du monde influencer les réformes intérieures en Russie. Les leviers de la politique orientale « le changement par le commerce » n'ont pas fonctionné. Les principaux conseillers du Kremlin à l'époque n'était pas des allemands mais des américains. Ceux-ci ont réussi à convaincre les jeunes réformateurs de l'époque au gouvernement russe d'adopter le modèle économique libéral capitaliste et non pas le modèle social axé sur l'économie de marché. Les réformes juridiques en Russie ont suivi le modèle américain et non pas  le modèle allemand.

A la fin de l'année 1999, arrive au pouvoir en Russie celui qu'on appelle « l'Allemand du Kremlin ». Vladimir Poutine avait reçu dans sa jeunesse une formation d'agent des services secrets soviétiques en Allemagne de l'Est. Il avait effectué cinq années de sa carrière  à Dresde. Il a établi une relation particulière avec l'Allemagne. Beaucoup d'observateurs impartiaux ont eu alors l'impression que Poutine avait décidé de conduire la politique européenne de la Russie en prenant  appui sur l'Allemagne. Dès les premiers mois de son mandat présidentiel, il  s'était fixé pour objectif de tisser des liens étroits pour s'allier précisément avec l'Allemagne. Poutine avait raison : il fallait miser sur le  commerce allemand, qui avait été le premier en Europe à croire que le climat économique en Russie allait s'améliorer après les fameuses années 90 qu'on appelle « années  de la « déroute ».

Durant sa première visite en Allemagne en qualité de président, Poutine a réussi à tisser des liens d'amitié avec le nouveau chancelier d'Allemagne Gerardt Schoeder. A la différence du ministre des Affaires étrangères de l'époque  Joshka Fischer, qui critiquait la Russie pour son éloignement constant du cap démocratique des années 90, Schoeder a cru à des  liens stratégiques avec la Russie. La période où Schoeder a été chancelier a rapproché les deux pays comme jamais cela n'avait été fait durant les 100 dernières années d'histoire contemporaine.

Grâce à l'intervention personnelle de Poutine, la Russie a remboursé à l'Allemagne les dettes de l'Union Soviétique qui se chiffraient à plusieurs milliards  ainsi que les emprunts contractés durant les années 90.  L’Allemagne a été le premier pays de l'OTAN  pour lequel  la Russie a ouvert un couloir de transport aérien à travers son territoire pour acheminer le matériel militaire  et le ravitaillement vers les  troupes allemandes stationnées en Afghanistan. Dans son discours devant le Bundestag,  moins de deux semaines après les attentats du 11 septembre aux États-Unis, Poutine a proposé à l'Union européenne une alliance énergétique historique. La Russie a également  ouvert ses portes très largement aux compagnies énergétiques allemandes, au demeurant en up-stream,  comme cela n'avait jamais été fait auparavant pour aucun pays,.

Par la suite, de nombreuse firmes américaines ainsi que la compagnie britannique British Petroleum ont perdu leurs marchés conclus en Russie ou bien  ont été obligées d'y renoncer. Pas une seule compagnie allemande n'a subi de préjudice.

Quand, en 2002, le favori de George Bush et de Bush junior, Mikhaïl Khodorkovski,  a demandé à Schroeder un entretien en vue d'obtenir le soutien de celui-ci dans la lutte que l'oligarque menait contre le Kremlin, le chancelier fédéral a refusé de le recevoir.

En dehors de cela, Schroeder a réussi aussi à faire admettre la Russie dans le    G-8. Mais le résultat le plus important de cette amitié avec Poutine reste la décision entérinée de construire le gazoduc NordStream au fond de la Mer Baltique, qui va relier la Russie à l'Allemagne. 

Un contrat portant sur la construction de ce méga-projet a été signé en Allemagne durant les dernières semaines où Schroeder était en fonctions à son poste de chancelier. Le départ de Schroeder a mis fin à la phase  la plus constructive et la plus amicale de notre coopération, ou si vous préférez, du partenariat stratégique entre Berlin et Moscou. Entre la Russie et l'Allemagne s'était formée une union stratégique à laquelle avait adhéré aussi la France. L'ancienne troïka était devenue un élément fondamental  dans les prises de décisions et dans les consultations sur les questions de sécurité européenne. C'est la raison pour laquelle elle a rencontré l'opposition farouche des États-Unis et des pays récemment admis au sein de l'OTAN et de l'UE.

En 2003 les États-Unis, voyant qu'ils n'avaient pas obtenu de bons résultats dans leur lutte contre le terrorisme islamique en Afghanistan, décidèrent d'entreprendre une guerre en Irak. Sous le faux prétexte  que l'Irak possédait des armes de destruction massive, les États-Unis firent appel à leurs alliés occidentaux pour organiser une croisade militaire contre Saddam Hussein. Cela provoqua une vive opposition de la part de Berlin, Paris et, bien entendu,  Moscou. La troïka créa pour quelques semaines un antipôle OTAN au sein du monde occidental. Irrité, Donald Ramsfeld reconnut une scission de l'Europe en  deux  parties, « l'ancienne » et la « nouvelle ». Mais plus les américains faisaient pression sur la communauté internationale, plus les liens Paris-Berlin-Moscou  se renforçaient.

 En prenant la succession de Schroeder, Angela Merkel fut particulièrement effrayée de se retrouver devant la perspective d'une scission de la communauté occidentale et elle mit un terme aux rencontres de la troïka en promettant de resserrer ses liens avec l'allié principal de l'Allemagne, à savoir les USA. Elle déclara en outre qu'à l'avenir elle ne se rendrait à Moscou qu'en passant par Varsovie.

Reconnaissons que Merkel n'a pas eu la tache facile pour mener sa politique orientale. Tout d'abord, quand elle commença  son mandat, l'UE et l'OTAN venaient d'être rejointes par de nouveaux membres, les pays qui avaient appartenu avant au Pacte de Varsovie. Depuis 2005, ils se mirent de manière coordonnée à peser et à essayer d'infléchir la politique étrangère européenne commune à l'égard de la Russie.

La période de 2005 à 2008 fut un moment dangereux où l'Occident et la Russie auraient pu parfaitement se retrouver une situation de nouvelle Guerre froide. Le nombre de conflits potentiels opposant l'Union européenne et les USA  à la  Russie augmentait d'année en année : les révolutions de couleurs dans l'espace post-soviétique, le monument de bronze en Estonie, les guerres du gaz entre Moscou et Kiev, le veto de la Pologne contre la prolongation du contrat sur le partenariat et la coopération entre l'UE et la Russie ne sont que quelques épisodes des relations complexes de ces années-là.

Il manquait à Poutine un Schoeder,  en sa qualité d'ami et d'intermédiaire dans ces conflits. Merkel ne réagissait pas , elle avait d'autres plans et d'autres priorités avant de penser à mener une politique orientale, d'autant plus que celle-ci était violemment rejetée  par les nouveaux pays-membres de l'OTAN et de L'UE. Grâce à Dieu, elle a tout de même apporté son soutien à l'aboutissement du projet Nordstream. Concrètement, les pays orientaux voisins de l'Allemagne dans l'UE ont bloqué tous ses efforts pour utiliser la position de Berlin à la tête de l'UE dans le but de rétablir une nouvelle politique orientale à l'égard de la Russie. En conséquence de cela, l'Allemagne a dû, au lieu de miser sur le cap russe, inventer une sorte de « Stratégie de l'Asie Centrale » dont on n'st plus resté la moindre trace un an après. Mais par contre, la Pologne et la Tchéquie, avec le soutien de l'Angleterre et de la Suède, ont inventé leur propre modèle de politique orientale, un modèle anti-germanique, qui excluait la Russie et tablait sur l'Ukraine et la Biélorussie.

En 2008, l'administration de Bush, s'étant mise d'accord avec ses alliés européens de l'est, a tenté au SAMMIT de l'OTAN à Bucarest, d'ouvrir les portes de l'Union Nord-Atlantique à l'Ukraine et à la Géorgie. Peu de gens se souviennent encore aujourdhui des luttes diplomatiques qui se sont développées autour de cette question en Occident. L'Allemagne et la France s'opposaient à une telle action.
Les événements qui ont suivi en Ossétie du Sud ont prouvé que les Allemands et les Français avaient raison en opposant leur veto au troisième élargissement de l'OTAN à l'Est. A l'heure actuelle, cette question est pratiquement absente de l'ordre du jour de l'Alliance Nord-Atlantique.

Dans mon intervention d'aujourd'hui, je me suis attaché à évoquer en détail  les différentes étapes des relations germano-russes dans seul le but de mettre en lumière leur essence même et leur importance  pour la sécurité européenne commune, malgré les opinions divergentes à ce sujet au sein de l'Europe actuelle. Mais les situations se répètent d'ère en ère.  L’Allemagne essaie de s'imposer, de trouver une approche cohérente pour construire des ponts avec la Russie. L'Allemagne fait cela – et c'est ici l'essentiel de ma pensée – car aucun autre pays ne comprend mieux qu'elle l'importance que la Russie revêt pour maintenir la stabilité en l'Europe.  En d'autres termes, dans l'intérêt de l'Allemagne il faut construire  la nouvelle Europe avec la Russie et en aucun cas contre elle.

L’alliance énergétique favorise la fusion de l’Union européenne avec la Russie à l’étape historique actuelle. De la même manière que dans les années 50 du siècle précédent, lorsque l’Allemagne créa en commun avec la France « l’Union du Charbon et de l’Acier », ce qui était non seulement une configuration  économique mais aussi politique   qui jetait les fondements d’une intégration future des pays-participants au marché commun  de l’Union européenne. Grâce à la construction du Nord Stream et à l’échange d’actions entre les principales compagnies  allemandes et russes, l’alliance énergétique a commencé à se frayer un chemin vers l’Europe.

Et néanmoins, on l’a brutalement stoppée. La Commission européenne, sous la forte pression de l’Angleterre et des pays européens de l’est, a mis en pratique une série de mesures de libéralisation du marché énergétique dirigée contre les monopoles  dans ce business  comme par exemple GazProm ? Les compagnies énergétiques allemandes souffrent de cette nouvelle mesure autant que GazProm. Il se dessine en Europe un conflit sérieux entre deux cartels : celui des pays-producteurs et celui  des pays-consommateurs.

L’obstination avec laquelle certains milieux  en Occident  (et en premier lieu aux États-Unis) continuent de s’opposer à la vente par l’Allemagne de haute technologie à la Russie reste très surprenante. Le contrat  non abouti  avec « OPEL »  peut en servir d’exemple. Et parallèlement, l’Occident (et pas seulement les États-Unis) font systématiquement obstacle aux investissements des firmes russes en Occident. Dans ce domaine, c’est précisément le Comité allemand du business oriental de l’économie allemande qui par exemple est devenu l’allié principal des businessmen russes.

Le gouvernement allemand lui aussi a renouvelé son action pour promouvoir un renforcement du partenariat stratégique avec la Russie. L’année dernière, c’est l’Allemagne qui a essayé de répondre concrètement à la question posée par le président Dimitri Medvedev en 2008 à Berlin sur la création d’une architecture euro-atlantique commune. Les Allemands ont proposé la création d’un nouvel institut : un Comité Spécial pour les questions de politique extérieure et de sécurité de la Russie et de l’Union européenne (le Comité appelé maintenant Comité Lavrov-Ashton). Cette initiative allemande a reçu le nom de processus de Menzberg car elle a été approuvée à la conférence au sommet Allemagne-Russie- au château de Menzberg. L’Allemagne a proposé à la Russie de trouver de nouvelles approches communes européennes pour  régler les conflits territoriaux gelés à l’Est de l’Europe dans l’espace postsoviétique. Pour débuter, Berlin a proposé à Moscou de travailler ensemble au règlement du conflit  concernant la  Transnistrie mais cette initiative n’a été soutenue que très faiblement par les autres membres de l’Union européenne.

La situation se répète d’année en année. Les Allemands veulent  impliquer la Russie dans la résolution des questions de sécurité européenne commune mais les États-Unis et quelques autres pays européens insistent sur le fait que la Russie surestime ses possibilités et qu’il n’est pas nécessaire de répondre à ses propositions car elle continue de s’affaiblir et de se marginaliser.

En conclusion, je voudrais revenir à la dernière question et, plus précisément,  réfléchir pour savoir si l’Union européenne actuelle va renoncer à l’idée de la Grande Europe. Et savoir aussi ce qui nous attendrait dans pareil cas. Est-ce que le monde au milieu du XXI° siècle correspondra au scénario d’Orwell de « 1984 » : Océanie (Transatlantique)- Eurasie (Russie, une partie de l’Europe de l’Est et Turquie)- Asie Orientale (Chine, Pakistan, Inde) ? Dans ce cas, l’Allemagne resterait  dans la communauté transatlantique pour toujours et la Russie construirait  l’Eurasie et se rallierait progressivement à la Chine.

Il y aurait un autre cas de figure : l’Union européenne actuelle, avec les conséquences de la crise,  pourrait se modifier radicalement et se scinder en deux parties, Nord et Sud. L’Europe du Sud serait faible mais l’Europe du Nord, c’est-à-dire l’Union européenne rénovée avec un euro fort, se mettrait  à prospérer.  Bien sûr, dans l’Union européenne future,  le principe de  consensus de tous ses membres, pour toutes les prises de décisions,  ne fonctionnerait plus. Elle aurait un gouvernement fort, efficace et centralisé, un mécanisme de régulation des marchés financiers et un principe démocratique de prise de décision à la majorité des voix. Aujourd‘hui, l’Allemagne porte un fardeau extrêmement lourd pour aider  l’Europe à sortir de la crise d’endettement mais  ensuite, les Allemands demanderont certainement pour leur pays un rôle plus éminent dans l’UE avec toutes les conséquences que cela peut avoir. En particulier en ce qui concerne la politique extérieure.

La Russie devrait  orienter ses vues  non pas sur la « vieille dame Europe » mais sur l’Union européenne  type  2020. Notre continent commun doit s’attendre encore à de dramatiques changements.

La diplomatie russe est confrontée à un dilemme difficile. La Russie veut continuer à diriger la politique internationale avec l’autre grande puissance, les États-Unis. Quand l’Amérique fait comprendre à la Russie qu’elle  ne considère pas celle-ci  comme son égal  pour un partenariat,  Moscou cherche  alors un rapprochement avec l’Union européenne, et en premier lieu avec la France et l’Allemagne. Mais dès que les USA changent de position et reconnaissent indirectement la Russie comme une grande puissance, Moscou, oubliant complètement ses alliés potentiels en Europe, se tourne vers Washington. Ce n’est pas seulement dans les milieux de la classe dirigeante allemande qu’un tel ressenti existe.

Le vainqueur des élections présidentielles russes de 2012 doit se rapprocher stratégiquement des principaux pays d’Europe : l’Allemagne, la France, la Turquie et la Pologne. Dans le cas où Barak Obama ne resterait pas pour un deuxième mandat à la Maison Blanche, la Russie  devra oublier sa coopération politique extérieure  orientée vers l’Amérique.

Si les élections fédérales en Allemagne avaient lieu aujourd’hui, ce serait le candidat Social-démocrate qui serait élu chancelier.  Tout le monde sait que les sociaux-démocrates  véhiculent l’idée de ce qu’on appelle la politique orientale (Ostpolitik). Il s’ouvrirait pour Moscou une nouvelle ouverture  de possibilités.  Dans ce cas, il conviendrait à la Russie et à l’Allemagne de revenir aux idées initiales évoquées dans  l’intervention de Poutine au Bundestag.  Les deux pays doivent manifester leur volonté radicale de  coopération. L’Allemagne doit définitivement  refuser les clichés de la Guerre froide et autoriser Gazprom ainsi que d’autres consortiums russes à acquérir des parts d’actions dans les firmes énergétiques allemandes. Le consortium E. ON vend ses réseaux de transport de gaz : l’acheteur pourrait être par exemple TRANSNEFT.  La compagnie RWE voudrait aussi associer une partie de son commerce  du gaz avec Gazprom. De leur côté, dans le processus de privatisation des entreprises nationales russes, les autorités russes pourraient encourager le commerce allemand, et non seulement, au demeurant,  les grosses entreprises mais aussi les moyennes.

Le continent européen n’est  pas en train de vivre  ses heures les meilleures. Le moteur franco-allemand peut s’avérer trop faible, pour sortir l’Europe de la crise. Il va arriver un moment où la Russie va proposer à l’Union européenne sa propre conception afin de  résoudre la crise ensemble. On peut entamer des consultations à ce sujet dans le cadre de la « troïka » Berlin-Moscou-Paris qui ne s’est par réunie depuis voilà bientôt un an et demi.  Moscou pourrait prendre  l’initiative de la prochaine rencontre.

 

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commentaires

Tatiana Feodoroff 23/10/2012 13:02

Sacha, quelle excellente surprise de te retrouver par ce biais...! mon mariage à Paris juin 86, coupe du monde de foot.....
Tatiana