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28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 16:41

l empereur nicolas ier

L'Empereur Nicolas Ier

Tard venue dans le concert européen, la Russie a fini par s’imposer comme partenaire de la France. Face à la volonté de puissance de l’Empire allemand.

A l’époque, la mode était russe, on ne parlait que de la Russie. Et le 13 octobre 1893, eut lieu à Toulon un moment qui marquera l’histoire des relations franco-russes. Une escadre russe commandée par le contre-amiral Avellan se présente devant notre port de guerre de la Méditerranée. Le croiseur français Davout salue de treize coups de canon le pavillon hissé sur le navire du commandant russe, l’Empereur-Nicolas-Ier, qu’accompagnent les bâtiments Amiral-NakimoffPamyat-Azowaet Rynda. La musique russe joue la Marseillaise, celle du Davout interprète l’hymne impérial. Deux cent mille personnes se pressent sur les rivages. La rade est aussi envahie par des bateaux venus de Marseille, de Cannes ou de Nice.

le contre-amiral russe avellan

Le Contre Amiral Russe Avellan

L’escadre va demeurer deux semaines à Toulon. Pendant son séjour, ce ne seront que fêtes, réceptions, banquets, concerts en l’honneur des Russes dans toutes les localités de l’aire toulonnaise. Avec un temps fort : le lancement du cuirassé françaisJauréguiberry en présence du président de la République, Sadi Carnot, et de l’état-major russe. Sadi Carnot passe en revue la flotte impériale et porte un toast « à l’amitié des deux grandes nations et par elle à la paix du monde ».

Pendant deux cents ans, les Russes et les Français ont été tour à tour adversaires et alliés. La première guerre francorusse éclate à la fin du XVIIIe siècle quand la Russie se lance dans une croisade contre la France révolutionnaire. Battu à Austerlitz, Eylau et Friedland, le tsar Alexandre Ier négocie à Tilsit avec Napoléon une alliance qui sera brisée dans la terrible campagne de Russie de 1812. Il se retrouvera en 1814 et en 1815 à Paris.

Pendant quarante ans, la France, mise à l’index, va se trouver écartée des grandes affaires de l’Europe par la Sainte-Alliance. La révolution de 1848 semble devoir changer les choses. Lamartine, ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire, soutient avec lyrisme la cause de « la Pologne usurpée, opprimée ». Paris appuie la levée d’émigrés polonais destinés à libérer la Pologne russe. L’affaire tourne court : la France ne peut matériellement aider les partisans de l’indépendance polonaise, écrasés à Cracovie.

La vraie crise se produira six ans plus tard. Prétextant la défense des chrétiens d’Orient, le tsar Nicolas Ier veut régler son compte à l’Empire ottoman et s’emparer du détroit des Dardanelles, porte d’accès à la mer Noire. Une ambition que l’Angleterre ne peut tolérer. Du coup, Napoléon III se joint à l’irréductible ennemie de son oncle afin de restituer à la France sa place dans le concert européen. Ce sera la guerre de Crimée illustrée par la prise de Sébastopol, la défaite russe et la visite à Paris de la reine Victoria, en 1855.

Le conflit, soldé en 1856 par le traité de Paris, ne laissera pas de traces durables. Amenés en 1855 à Toulon, les prisonniers russes y sont bien traités, employés à la démolition des remparts. Leurs officiers se mêlent à la population. Deux ans plus tard, une flotte russe commandée par le grand-duc Constantin, frère cadet du tsar AlexandreII, rend une première visite à Toulon.

Or l’échiquier européen va se trouver à nouveau modifié par la montée en puissance de la Prusse. L’Autriche fait les frais de cette ambition à Sadowa. Puis Napoléon III se fait battre à Sedan, Guillaume Ier recevant dans la foulée la couronne d’empereur d’Allemagne. La France se voit amputée de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. En 1882 se constitue la Triplice : la Triple-Alliance – en principe purement défensive – de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie. Contre cet axe (un terme qui s’appliquera plus tard au système hitlérien) va se forger la Triple-Entente : celle de la France, de la Russie redevenue alliée et du Royaume-Uni.

“Guerre défensive” contre l’Allemagne

Cela ne va pas se faire sans difficulté. D’abord, le nouvel empereur d’Allemagne, Guillaume II, petit-fils de Guillaume Ier et, par sa mère, de la reine Victoria, cherche à se rapprocher à la fois du Royaume-Uni et de la France, après avoir renvoyé le chancelier Bismarck. Ce sera un fiasco. Dès lors, les liens entre la France et la Russie se renforcent. Le tsar Alexandre III n’a aucune sympathie pour les idées républicaines. Cependant, il assiste, le 25 juillet 1891, à la visite d’une escadre française à Cronstadt, se rend à bord du navire amiral où il entend, debout et tête nue, la Marseillaise.

Bientôt, un projet d’accord, rédigé à Paris, stipule que si la paix générale est menacée par la Triple-Alliance, la Russie et la France se mettront « d’accord pour utiliser simultanément leurs forces ». Puis, en 1892, une convention militaire, tenue secrète, est acceptée par le tsar, organisant la mobilisation simultanée des forces armées en France et en Russie dans l’hypothèse d’une « guerre défensive » contre l’Allemagne.

Après la visite, en octobre 1893, de la flotte russe à Toulon, interviennent l’adoption définitive de la convention de 1892 et le lancement, par le gouvernement russe, d’une série d’emprunts, souscrits en majorité par les épargnants français (les fameux emprunts russes). En 1896, le successeur d’Alexandre III, Nicolas II, vient en France, passe la revue des troupes au camp de Châlons et pose, à Paris, la première pierre du pont portant le nom de son père. L’accompagnent le nouveau président de la République, Félix Faure, élu à la suite de l’assassinat de Sadi Carnot en 1894, et le ministre des Affaires étrangères, l’historien Gabriel Hanotaux, qui restera en poste jusqu’en 1898.

Celui qui lui succède au Quai d’Orsay va jouer un rôle majeur dans l’établissement du nouveau rapport de force en Europe : Théophile Delcassé, député radical de l’Ariège. D’emblée, celui-ci s’emploie à resserrer les liens entre Paris et Saint-Pétersbourg, où il se rend en août 1899 et où il reçoit un accueil cordial. Parallèlement, Delcassé s’efforce de rapprocher la France de l’Italie.

Sa grande oeuvre sera l’Entente cordiale avec l’Angleterre, dont les rapports avec la France s’étaient une nouvelle fois dégradés avec l’affaire de Fachoda (1898). En mai 1903, le roi Édouard VII, très francophile, se rend en visite officielle à Paris. Le président Émile Loubet lui rend sa visite en juillet. Le 8 avril 1904 est signé l’accord d’Entente cordiale. Delcassé doit démissionner en juin 1905, après un ultimatum de l’empereur d’Allemagne Guillaume II. Ce qui n’empêche pas la Triple-Entente (France, Angleterre, Russie) de voir le jour, le 31 août 1907, sous le premier ministère Clemenceau qui, paradoxalement, sera renversé sous l’impulsion de Delcassé, hostile à la politique maritime du président du Conseil. Delcassé sera nommé ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg de février 1913 à janvier 1914, puis reviendra au Quai d’Orsay d’août 1914 à octobre 1915.

On traverse alors la première année de la Grande Guerre, dont le prétexte a été l’assassinat, en juin 1914, à Sarajevo, de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’empire d’Autriche. En juillet, le président de la République française, Raymond Poincaré, flanqué de son président du Conseil, René Viviani, est parti pour la Russie, réaffirmant ainsi, alors que les menaces de guerre se précisaient, les liens unissant les deux pays (Poincaré était déjà venu à Saint-Pétersbourg en 1912, comme président du Conseil et ministre des Affaires étrangères).

Le système des alliances, qui entraîne dans le conflit les principales puissances européennes, se révèle être un piège infernal. L’Europe entière s’embrase ; puis l’Empire russe s’effondre en 1917, suivi du coup d’État bolchevique qui s’empresse de traiter avec l’Allemagne (traité de Brest-Litovsk). À leur tour, les Empires allemand et autrichien s’effondrent, victimes de la défaite. Le rapport des forces se modifie. La Révolution française avait proclamé la guerre des peuples contre les rois, la révolution bolchevique déclare celle du prolétariat contre le capitalisme mondial

Mais derrière l’Union soviétique subsiste la Russie. Dès 1924, la France reconnaît le nouveau régime. Et en décembre 1944, passé la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, l’un des premiers gestes du général de Gaulle, chef du Gouvernement provisoire de la République française, sera d’aller à Moscou signer un traité d’alliance et d’assistance mutuelle avec Staline, continuateur de Lénine, mais aussi héritier d’Ivan le Terrible, de Pierre le Grand et de la Russie éternelle.

Ce pacte sera dénoncé en 1955 (Staline est mort depuis deux ans) en raison de la ratification par la France des accords de Paris avec l’Allemagne. Il n’empêche : malgré le chantage soviétique lors de l’expédition franco-britannique à Suez, en 1956, et le climat de guerre froide entretenu en France par le Parti communiste, la coopération entre Paris et Moscou ne cessera pas.

Revenu au pouvoir en 1958, de Gaulle annonce en 1966 que la France quitte le commandement intégré de l’Otan (tout en restant fidèle à l’Alliance atlantique), prend ses distances avec les États-Unis à propos du Viêtnam et, en toutes circonstances, affirme l’indépendance de la France vis-à-vis de Washington. Une politique appréciée à Moscou, même si le rapprochement franco-allemand peut, à l’époque, constituer un motif d’inquiétude.

La fin du communisme dans les pays de l’Est a ouvert une ère nouvelle dans les relations franco-russes. C’est en quelque sorte le retour à l’époque antérieure à la Première Guerre mondiale. Sauf qu’aucune puissance n’en menace plus une autre en Europe – même si la Russie peut concevoir de l’amertume au spectacle des pays de son ancien glacis échappant désormais à sa tutelle pour s’intégrer dans l’Union européenne. 

Claude Jacquemart

"Valeurs actuelles" 31 mai 2012

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